De la villa, il ne reste plus qu'une carcasse perforée qui repose sur des colonnes carbonisées. Elle est encerclée de fils de fer barbelés, devant lesquels des soldats américains montent la garde. Des badauds se sont entassés de l'autre côté du trottoir, où se trouve la mosquée sunnite de ce quartier résidentiel de Mossoul, au nord de l'Irak. «Vers 9 h du matin, j'ai été réveillé par des échanges de tir, témoigne Karim Filas Salah, l'un d'entre eux. Au début, je n'y ai pas prêté attention. Mais quand j'ai entendu de grosses détonations, j'ai compris qu'il s'agissait de tirs de missiles. Je suis montée sur le toit de ma maison et j'ai vu des hélicoptères américains qui survolaient le ciel.»

Six heures plus tard ce mardi-là, le calme revient. Les voisins se pressent alors autour des décombres de la grande villa, qui fut l'une des plus chics du coin. On murmure déjà que les fils de Saddam Hussein y auraient été capturés. Finalement, tard dans la soirée, le général Ricardo Sanchez, le plus haut commandant militaire en Irak, viendra confirmer que parmi les morts retrouvés dans la maison figurent les deux frères Hussein, numéro deux et numéro trois sur la liste des 55 personnalités recherchées par le Pentagone. Oudaï, impulsif et brutal, s'était taillé une réputation de «loup» pour avoir fait torturer les athlètes qui ne lui semblaient pas assez compétents. Qoussaï, plus jeune, plus discret, supervisait la Garde républicaine. Il a fallu prendre des empreintes dentaires, procéder à des radios et demander à quatre anciens baasistes d'identifier les corps pour que les Américains soient sûrs de leur identité.

Pour les Bagdadis, c'est un soulagement. Ils sont nombreux à avoir déjà exprimé leur enthousiasme, mardi, par des tirs de joie dans la capitale. Mais à Tikrit, ancien fief de Saddam, à environ 200 km au nord de Bagdad, la nouvelle a été reçue avec des larmes. On y pleure la mort des «deux grands frères de la Nation irakienne». A Mossoul, les avis sont plus partagés. «Oudaï et Qoussaï sont morts en héros, car ils ont résisté jusqu'au bout aux forces d'occupation», insiste Karim Salah, en faisant référence aux nombreux échanges de tirs.

A ses côtés, un jeune homme approuve cette contre-offensive des occupants de la maison contre les soldats américains. Mais en même temps, il met en doute l'identification des corps. «Tant que je n'aurai pas vu les photos des corps, je n'y croirai pas», s'exclame ce passant qui refuse de donner son nom. «D'après moi, rien ne prouve que Oudaï et Qoussaï se trouvaient dans cette maison. Ils ne se sont jamais entendus. Ils étaient deux frères ennemis. C'était de notoriété publique. Comment auraient-ils pu accepter de vivre sous le même toit?», s'interroge-t-il, en avançant l'hypothèse que cette opération arrivait à point nommé pour Washington, pris dans la crise des armes de destruction massive.

«Je ne suis pas d'accord», surenchérit Ihab Mohammad Taha. A 20 ans, cette nouvelle recrue de la police locale prétend connaître le fils du propriétaire de la belle villa, un cousin lointain de Saddam Hussein, du nom de Nawaf Al-Zaidane. «Cela faisait vingt jours que des rumeurs circulaient sur la présence des frères Hussein dans cette maison», dit-il. D'après les troupes de la coalition, c'est une source anonyme qui les aurait informés lundi de la présence des deux frères. Pour Ihab, les victimes n'ont eu que «ce qu'elles méritent».

Mais pour beaucoup d'Irakiens, la capture des deux frères ne justifiait pas une opération aussi brutale. «Les échanges de feu ont causé la mort d'un jeune innocent qui passait dans la rue, et les tirs de missiles auraient pu faire de gros dégâts», s'exclame Massoud Tikriti. L'homme raconte que sa maison a aussi été fouillée la veille par des soldats américains, tout simplement parce qu'il est originaire de Tikrit. «Ils ont cassé ma porte. Et après, ils sont partis sans s'excuser», dit-il. «Vous savez, les Irakiens sont fiers et nationalistes. Ils ne supportent pas d'être maltraités», insiste-t-il, en annonçant que ce genre de comportement ne fera que se retourner contre les Américains. Contrairement aux attentes du Pentagone, l'opération qui vient de se dérouler risque plus de causer du tort à la coalition que de jouer en sa faveur. Hier, on apprenait une nouvelle attaque mortelle d'un convoi aux alentours de Mossoul. Bilan: un mort et six blessés.

Fin d'un cauchemar?

«J'ai attendu la fin du régime de Saddam Hussein comme la fin d'un cauchemar, constate Besma Mohammad, une voisine du quartier. Mais aujourd'hui, je vis avec la crainte qu'une roquette américaine ne tombe sur le toit de ma maison. Impossible de vivre en paix», dit-elle. Elle raconte qu'elle aurait préféré que Oudaï et Qoussaï soient capturés par les Irakiens eux mêmes, puis jugés dans des tribunaux spéciaux, plutôt que tués par les Américains. «Comme beaucoup d'Irakiens, j'ai toujours rêvé de me venger du clan Hussein, dit-elle. Mais malheureusement, les Américains nous ont volé notre vengeance».