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Les Américains outrés par la tribune de Vladimir Poutine

Les Américains ne digèrent pas la tribune signée du président russe parue ce jeudi dans le New York Times

Difficile de savoir quelle a été l’intention du président russe Vladimir Poutine en rédigeant une tribune qui a paru jeudi dans le New York Times intitulé «Un appel à la prudence en provenance de la Russie». Si son objectif était d’irriter les Américains, l’exercice est pleinement réussi. Jeudi, démocrates et républicains du Congrès ont manifesté leur dégoût face aux «leçons de démocratie» que le maître du Kremlin semble donner dans son texte. Le président de la Commission des affaires étrangères du Sénat, Bob Menendez a déclaré que la tribune l’a presque fait vomir. Le républicain John McCain estime qu’elle «insulte l’intelligence de tout Américain». Leon Panetta, ex-patron du Pentagone, l’a aussi déclaré: Poutine «est la dernière personne à nous faire la leçon».

Le dirigeant russe avance certes des affirmations qu’il n’hésite pas à contredire dans sa propre action politique en Syrie ou en Russie. Mais il a manifestement touché une corde sensible. L’un des passages qui paraît avoir le plus irrité outre-Atlantique a trait à l’exceptionnalisme de l’Amérique. Le maître du Kremlin se réfère au dernier discours du président Barack Obama et dit être en désaccord avec la notion d’exceptionnalisme américain. «Il est très dangereux d’encourager les gens à se voir eux-mêmes comme étant exceptionnels, quelle que soit la motivation. Il y a des grands pays, des petits pays, des pays riches, d’autres pauvres, certains avec une longue tradition démocratique, d’autres qui cherchent encore le chemin vers la démocratie. (...) Nous sommes tous différents, mais quand nous demandons la bénédiction du Seigneur, nous ne devons pas oublier que Dieu nous a créés égaux.»

Dans un pays où l’on entend presque tous les jours à la télévision que les Etats-Unis «sont le plus grand pays sur terre», la remarque de Vladimir Poutine passe forcément mal. Certains politiques ou commentateurs à la télévision n’ont pas manqué de rappeler que le président russe «a éliminé des milliers de concitoyens dans le Caucase». Il est vrai qu’il a un très mauvais bilan en matière de droits de l’homme en Russie et que sa politique envers la Syrie est jugée scandaleuse par ceux qui voient dans le régime de Bachar el-Assad une dictature qui a contribué à tuer plus de 100 000 Syriens. La Tchétchénie reste un épisode noir dans l’histoire de la Russie et la république du Caucase garde un semblant de stabilité uniquement sous la main de fer de Ramzan Kadyrov, à la botte de Moscou. Mais le chef d’Etat russe le souligne. Les Etats-Unis devraient respecter le droit international ancré dans la Charte des Nations unies (la Russie n’est pas un modèle en la matière). L’argument est pertinent. Il rappelle les aventures désastreuses d’Irak et d’Afghanistan et relève que mener des actions militaires contre d’autres pays ne peut qu’aggraver la situation voire alimenter le terrorisme.

Pour étayer son argument par rapport à l’exceptionnalisme américain, Vladimir Poutine est néanmoins resté sobre. Il n’a pas cité l’exemple de la prison de Guantanamo où 86 détenus vivent dans un vide juridique kafkaïen. Aucune charge ne pèse contre eux, mais ils sont dans l’impossibilité pour l’heure d’être transférés dans leur pays respectifs ou un pays tiers. Non coupables, mais pas libres. Il n’a pas mentionné non plus la torture pratiquée sous l’administration de George W. Bush et l’infâme épisode de la prison d’Abu Ghraïb en Irak. Le président Barack Obama lui-même avait relativisé, lors d’une conférence de presse en 2009, l’exceptionnalisme américain par ces mots: «Je crois en l’exceptionnalisme américain tout comme je crois que les Britanniques croient en l’exceptionnalisme britannique et les Grecs en l’exceptionnalisme grec.» Ces propos lui avaient toutefois été jetés à la figure en pleine campagne électorale en 2012, où son adversaire républicain Mitt Romney affirmait que Barack Obama ne cessait de s’excuser à travers le monde d’être la première puissance mondiale.

Tous les clichés sur la Russie ont été utilisés jeudi. Poutine est un ancien membre du KGB, puis du FSB; il est animé par la même attitude rétrograde que des Brezhnev ou autre dirigeant soviétique. Il a l’attitude d’un tsar et ne connaît pas ce qu’est la démocratie. Il utilise le premier amendement de la Constitution américaine (liberté d’expression) pour faire passer son message alors qu’il réprime les journalistes en Russie... Tout Russe habitant aux Etats-Unis, même s’il est très critique de la présidence Poutine, ne pouvait qu’être offusqué par un tel déversement de clichés qui font peu cas de l’histoire russe.

Dans la blogosphère et sur les réseaux sociaux, Vladimir Poutine a eu droit à des éloges. Certains estiment qu’il a rédigé une tribune de façon «magistrale», même si elle est parfois de mauvaise foi.

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