États-Unis

Des Amérindiennes à moto pour dénoncer les violences

Aux Etats-Unis, les femmes des peuples autochtones sont davantage victimes de meurtres et de disparitions que la moyenne. Ces crimes restent en grande majorité impunis. Pour briser ce tabou, des motardes donnent de la voix

Le vendredi 14 juin a lieu la deuxième grève des femmes de l’histoire suisse. Le Temps publie une série d’articles sur les enjeux mis en lumière par cette mobilisation.

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Quatre lettres pour un drame encore trop souvent ignoré. On les appelle les MMIW, pour Missing and Murdered Indigenous Women. Aux Etats-Unis, les disparitions de femmes amérindiennes, tuées ou victimes de trafics, prennent des proportions inquiétantes. Des militantes ont décidé de mener une campagne de sensibilisation pour briser le silence. Des Amérindiennes à moto. Depuis début juin, des représentantes de différentes tribus parcourent des milliers de kilomètres sur leurs deux-roues, en provenance des quatre coins des Etats-Unis, du Canada et du Mexique, pour se réunir au cœur du pays, le 14 juin, dans le Kansas. Avec, en point d’orgue, une cérémonie spéciale dans la tradition chamanique.

Le Not Invisible Act

Shelly Denny, 42 ans, une acupunctrice vivant à Phoenix, est à l’origine du projet. «Je gère un groupe online de femmes motardes essentiellement amérindiennes. Nous avons mis en place une conférence téléphonique régulière et des femmes ont commencé à évoquer dans ce cadre-là des drames vécus, explique-t-elle. C’est comme ça que l’idée de me lancer dans cette opération m’est venue.»

Une étude financée par l’Institut national pour la justice publiée en été 2016 relève que plus de quatre Amérindiennes et autochtones de l’Alaska sur cinq (84,3%) sont victimes de violences au cours de leur vie. Dont 56% à caractère sexuel. Selon le Département de la justice, une Amérindienne sur trois est victime de viol ou de tentative de viol. Dans certaines réserves, elles sont dix fois plus susceptibles d’être assassinées et quatre fois plus susceptibles de subir une agression sexuelle que la moyenne nationale, souligne la Commission américaine des droits civils. Sur les 5712 femmes et filles amérindiennes portées disparues en 2016, seules 116 ont figuré dans la banque de données des personnes recherchées du Département de la justice, indique aussi le National Crime Information Center.

Problèmes de juridictions

Et surtout, les auteurs de violences, en grande majorité sans racines amérindiennes, demeurent souvent impunis. Les Amérindiens disposent de leur propre juridiction dans les réserves, des territoires semi-autonomes, mais elle ne s’applique en principe pas aux non-Amérindiens. Cette règle découle d’une décision de la Cour suprême adoptée en 1978 (Oliphant v Suquamish). Une loi sur les violences domestiques adoptée sous Barack Obama en 2013 la corrige en partie, mais une zone grise demeure: les crimes commis par des non-autochtones qui n’ont aucun lien avec leurs victimes ne peuvent toujours pas être jugés dans les réserves. Ils relèvent de la juridiction fédérale, or, souvent, les enquêtes sont bâclées.

Les MMIW ont désormais leur journée nationale, le 5 mai. En hommage à Hanna Harris, une Cheyenne tuée en 2013. Mais beaucoup reste à faire. De nombreux cas de disparitions et de féminicides d’Amérindiennes restent irrésolus en raison des problèmes de juridictions et de l’indifférence des autorités. Le racisme y est aussi pour quelque chose. Au Congrès, trois sénateurs sont montés au front: Catherine Cortez Masto et Jon Tester, deux démocrates, et la républicaine Lisa Murkowski. Ensemble, ils ont présenté un projet en mars, le Not Invisible Act, pour mieux lutter contre le phénomène.

L’activisme des motardes amérindiennes, fières de porter le slogan No more stolen sisters, s’inscrit dans la foulée de celui, très médiatisé, contre un projet de pipeline à Standing Rock, dans le Dakota du Nord, en 2016. #MeToo, le mouvement qui dénonce les agressions sexuelles, est aussi passé par là. Enfin, les élections de mi-mandat au Congrès se sont soldées par un nombre record de femmes élues, dont deux Amérindiennes: Deb Haaland, de la tribu de Pueblo Laguna, du Nouveau-Mexique, et Sharice Davids, qui vient de la tribu des Ho-Chunk (ou Winnebagos), établie dans le Wisconsin, le Minnesota et l’Iowa. De quoi augmenter la visibilité des peuples autochtones. Elles espèrent, elles aussi, pouvoir imposer de nouvelles mesures, comme le Savanna’s Act, présenté à l’origine en 2017 à la mémoire de Savanna LaFontaine-Greywind, une femme de 22 ans de la tribu de Spirit Lake sauvagement assassinée dans le Dakota du Nord alors qu’elle était enceinte de huit mois. Elle a été retrouvée éventrée, dans une rivière: son bébé lui a été arraché. Le projet prône de nouvelles mesures pour traiter les crimes violents visant les peuples autochtones, un meilleur recensement des cas et surtout une collaboration plus efficace entre le Département de la justice et les tribus.

Les campements d’hommes à proximité des réserves sont parfois montrés du doigt. Le Montana et le Dakota du Nord, par exemple, ont connu un pic important d’agressions contre des Amérindiennes alors que des milliers de travailleurs pétroliers étaient actifs dans la région, dans les zones tribales ou à proximité. Une étude de l’Université du Dakota du Nord fait le lien entre ces agressions et les pics de production pétrolière.

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Un «génocide» aux relents coloniaux

Au Canada aussi, les Amérindiennes sont touchées par le phénomène. Le gouvernement Trudeau a débloqué 92 millions de dollars en 2015 pour lancer une vaste étude nationale sur le sujet. Ses résultats ont été présentés le 3 juin. Le rapport ne mâche pas ses mots et parle de «génocide» aux relents coloniaux. Car ces disparitions et meurtres renvoient inévitablement aux persécutions, discriminations et abus endurés par les Amérindiens depuis des siècles. Les forts taux de chômage, d’alcoolisme et de consommation de drogues dans certaines réserves noircissent davantage le tableau et rendent les femmes plus vulnérables.

C’est précisément ce cercle vicieux et ce tabou que veut combattre Shelly Denny. Avec ses motardes, elle compte, en mordant le bitume, former le symbole amérindien de la roue de médecine (ou cercle de vie), et se retrouver au milieu du pays, à Topeka, dans le Kansas, dans l’intention par ailleurs de battre le record du plus grand rassemblement de femmes motardes, dans le cadre d'un autre événement. Luvy Yonnie sera de la partie, avec sa Harley. Elle est Navajo et travaille pour l’Etat de l’Arizona dans le domaine de la protection de l’enfance. Luvy Yonnie est directement concernée: elle a perdu une nièce. «Elle avait disparu en octobre. Près d’un mois après, le FBI a retrouvé le corps d’une femme calciné. C’était elle… Ils ont pu le vérifier grâce à l’identification dentaire», témoigne-t-elle. L’auteur du crime n’a jamais été arrêté. «Ces histoires ne doivent plus être ignorées. Il faut en parler, que cela sorte à la lumière!» En route, les motardes rencontrent d’ailleurs de nombreuses familles concernées, qui partagent leur vécu.

Elles ne sont pas les seules à vouloir briser le silence et exiger que justice soit faite. Jaime Black, une artiste canadienne, a exposé en mars son projet REDress à Washington, au Musée national des Amérindiens. Des robes rouges qui flottent, accrochées à des arbres ou à des structures en fer, en hommage aux Natives disparues. Les motardes recourent au même symbole du rouge et de la robe de danse traditionnelle. Pour que leurs sœurs disparues ne soient plus jamais oubliées.


Le drame d’Ashley

Annita Lucchesi s’est intéressée aux Amérindiennes victimes de disparitions et de meurtres dans le cadre d’un doctorat mené à l’Université de Lethbridge, au Canada. D’origine cheyenne, la cartographe a elle-même été violée par un non-Amérindien qui trouvait qu’elle ressemblait à Pocahontas. Pendant ses recherches, Annita Lucchesi a créé une précieuse base de données qui regroupe plus de 2700 cas de femmes disparues ou tuées aux Etats-Unis et au Canada.

Ashley HeavyRunner Loring fait partie de ces victimes. Elle a disparu le 8 juin 2017 dans la réserve des Blackfeet au Montana. Elle avait 20 ans. Le FBI n’a commencé à enquêter qu’en mars 2018. Sa famille et ses proches sont toujours sans nouvelles. En décembre 2018, sa grande sœur, Kimberly HeavyRunner Loring, a témoigné devant un comité du Sénat à propos de son expérience avec les forces de l’ordre lors de l’enquête. Elle a déploré ne pas avoir eu l’impression d’être prise au sérieux, elle qui, par tous les temps, continue inlassablement, seule, avec ses amis ou en famille, à traquer le moindre indice qui permettrait de savoir ce qui est arrivé. Même en recourant à des drones.

«Je vous demande de reconnaître que les femmes autochtones ont de la valeur et que la façon dont les cas de ces femmes disparues et assassinées sont traités doit être corrigée», a-t-elle déclaré aux sénateurs. Avant d’ajouter: «Nous ne voulons plus être le peuple invisible des Etats-Unis!» Rien que dans le Montana, les Amérindiennes représentent 3% de la population mais environ 30% des disparitions.

Le lendemain de l’audition de Kimberly HeavyRunner Loring, des os ont été retrouvés dans la réserve des Blackfeet et envoyés au FBI. Mais il ne s’agissait pas de ceux d’Ashley. Après deux ans de souffrances et d’interrogations, la famille ne sait toujours pas ce qui s’est passé et continue ses recherches sur l’immense territoire de la réserve. Elle vient de lancer une collecte de fonds sur internet, déterminée à faire éclater la vérité. Malgré tous les obstacles, toutes les rumeurs. Et certains silences pesants.

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