L’Amérique va-t-elle si mal? A observer les foules qui ont assisté aux meetings électoraux du populiste de gauche Bernie Sanders lors des primaires démocrates et celles qui continuent de suivre le populiste de droite et candidat républicain Donald Trump, on pourrait le croire. A voir les économies européennes, la colère qui ravage une partie du pays est plutôt paradoxale. La reprise économique après la grande récession de 2008- 2009 a certes été lente, mais les Etats-Unis ont néanmoins recréé près de quatorze millions d’emplois alors qu’ils en avaient perdu 3,5 millions au cours des seuls six derniers mois de la présidence de George W. Bush. Le taux de chômage, qui avoisinait les 10% en 2010, a chuté à 5%. Le Dow Jones, l’indice vedette de Wall Street, culmine depuis quelque temps déjà à plus de 18 000 points. Du jamais-vu.


Carte. Intentions de vote au 2 novembre 2016


La colère des partisans de Donald Trump est pourtant bien réelle et exacerbée par la rhétorique incendiaire du candidat républicain. La prospérité retrouvée de l’Amérique n’est pas partagée. Les inégalités socio-économiques ont explosé. Bien que leur nombre ait baissé de 48 à 43,6 millions, les personnes dépendant des bons alimentaires demeurent considérables. Le nombre de pauvres a baissé, passant de 46,6 millions en 2014 à 43,1 millions en 2015. Le taux de pauvreté (13,5%) reste toutefois supérieur d’un point à ce qu’il était en 2007.


Carte. Pourcentage de la population en situation de pauvreté en 2014


Des secteurs de l’économie américaine montrent un dynamisme remarquable. Mais le marché du travail est lui aussi en pleine mutation sous l’effet de la globalisation, de l’automatisation, de la montée en puissance du géant économique chinois et de la désindustrialisation. De 2000 à 2014, l’économie américaine a détruit cinq millions d’emplois industriels. Les candidats Donald Trump et Hillary Clinton ont beau promettre de relancer l’emploi dans ce secteur, il est peu probable que l’Amérique restaure des industries confrontées à la concurrence de pays où la main d’œuvre est bien moins chère.


Graphique. Evolution des emplois manufacturiers entre 2012 et 2015 


Des portions entières de la Rust Belt, la ceinture de rouille, ont vu par le passé de grandes usines fermer et ne savent comment se raccrocher au wagon de la mondialisation. En 1960, relève le Bureau des statistiques de l’emploi, l’industrie repré- sentait 24% des emplois totaux. En 2016, ce pourcentage a chuté à 8%. La désindustrialisation est une chose, la précarisation des salaires en est une autre. Les salaires du 1% le plus aisé ont augmenté de 138% entre 1979 et 2013 alors que ceux des 90% les moins aisés n’ont crû que de 15%, selon l’Economic Policy Institute. Une lueur d’espoir est néanmoins apparue récemment. Le revenu médian des ménages américains vient d’augmenter pour la première fois depuis 2007 pour atteindre 56 516 dollars.


Carte. Evolution des emplois manufacturiers entre 2012 et 2015 


La Chine pour cible

Les Blancs moins éduqués sont les plus remontés contre le système. Moins habitués à devoir se battre que les minorités hispanique et afro-américaine, ils vivent mal ce qu’ils perçoivent comme le déclin de leur bien-être économique et donc du pays. Saisissant cette anxiété, le candidat républicain Donald Trump a pris pour cible la Chine, la décrivant comme l’un des grands responsables des malheurs de l’Amérique. Selon une étude de trois économistes, dont David Dorn, de l’Université de Zurich, les importations chinoises aux Etats-Unis ont effectivement détruit, entre 1999 et 2011, un million d’emplois industriels directs. A l’ouest de la Caroline du Nord, de nombreux fabricants de meubles ont dû fermer en raison de la concurrence chinoise.

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Donald Trump promet de remettre les mineurs à la mine. L’argument populiste séduit le «Coal Country», ces Etats qui se sont construits autour du charbon. En Virginie-Occidentale, l’un des Etats les plus pauvres du pays frappé de plein fouet par le recul de l’industrie charbonnière, bon nombre de gueules noires voteront pour le républicain le 8 novembre. La promesse de Donald Trump, aussi irréaliste soit-elle, est plus séduisante que le plan d’Hillary Clinton visant à aider les mineurs à se reconvertir pour faire de l’Amérique la première puissance mondiale dans le domaine des énergies renouvelables. Mais tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Dans des villes comme Pittsburgh, la fermeture d’aciéries a été compensée par la création de nombreux postes de travail dans la santé.


Graphique. Les chiffres du marché du travail américain

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Pour les personnes ayant perdu leur travail, la reconversion est lente. Le taux de participation au marché de l’emploi (59,8%) n’a plus été aussi bas depuis des années. Pour répondre à ces inquiétudes, les candidats à la présidentielle ont fait de leur opposition au Partenariat transpacifique, un traité de libre-échange avec onze pays de l’Asie-Pacifique, leur cheval de bataille. Le traité de l’Alena avec le Mexique et le Canada, datant de 1994, a peut-être détruit des emplois américains par le passé, mais aujourd’hui il pourrait bien en sauver. Le constructeur Ford a décidé de construire une usine de montage de petites voitures à Monterrey, au Mexique. Une telle décision lui permet de maintenir tous les emplois dans son usine de Wayne, dans le Michigan, où sont construits des modèles à plus haute valeur ajoutée, comme les 4x4 et les pick-up.