Directeur des études moyen-orientales à la Marine Corps University de Quantico, Amin Tarzi est issu d’une grande famille afghane. Il a officié comme diplomate afghan pour l’ONU, a été impliqué dans de nombreuses négociations sur l'Afghanistan depuis les années 1990. Il analyse pour Le Temps l’accord de Doha entre l’administration Trump et les talibans et les chances de voir aboutir les négociations entre les talibans et le gouvernement afghan qui débutent ce mardi à Oslo.

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A l’heure où les talibans et le gouvernement afghan entament des négociations à Oslo, que pensez-vous de l’accord de Doha?

Dans un pays comme l’Afghanistan qui a connu la guerre pendant des décennies, guerre qui a fait des milliers de morts afghans, américains, européens et de l’OTAN, toute tentative d’instaurer la paix est positive. Les Américains n’ont pas parlé aux talibans par hasard. Ces derniers n’ont jamais été considérés comme un groupe terroriste, ni par Washington, ni par les Nations unies. Ils sont identifiés comme une organisation extrémiste violente. Mais ils n’ont jamais mené d’attaques hors d’Afghanistan. De telles négociations entre Américains et talibans ne sont pas nouvelles. Il y en a déjà eu sous George W. Bush et Barack Obama.

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Le fait que le gouvernement afghan n’a pas été invité aux pourparlers de Doha risque-t-il d’être fatal à tout effort de paix?

Il est évident que le gouvernement doit participer à de tels pourparlers. Son absence jusqu’ici est une vraie faiblesse de l’accord de Doha. Les Etats-Unis ont toujours eu pour objectif de soutenir un gouvernement afghan afin qu’il soit capable de négocier la paix. Mais on ne peut pas attribuer la faute de cette situation aux seuls Américains et aux forces étrangères. Oui, les Etats-Unis auraient pu en faire plus. Mais le gouvernement lui-même porte une écrasante responsabilité.

Quelle responsabilité?

Le président, Ashraf Ghani, et le chef de l’exécutif, Abdullah Abdullah, ne se parlent pas. Ils appartiennent à des clans différents. L’un nomme un ambassadeur, l’autre le licencie. Chacun a son propre cabinet. C’est un casse-tête. De quel gouvernement parle-t-on? Après les élections contestées de 2014 qui débouchent sur la création d’un gouvernement d’unité, une loya jirga aurait dû se réunir pour déterminer le rôle du chef de l’exécutif, Abdullah Abdullah, qui revendique d’ailleurs toujours la victoire lors des élections de septembre 2019, bien que sa défaite soit confirmée. Mais rien n’a été entrepris. Le gouvernement opère hors de la Constitution car il n’est pas supposé fonctionner avec un chef d'exécutif (CEO). Les divisions, politiques avant d’être ethniques, sont une copie conforme des années 1990. Seules les alliances sont différentes. Pour comprendre la situation, il importe aussi de mentionner le rôle des voisins de l’Afghanistan, notamment le Pakistan, l’Iran et la Russie. Tous soutiennent leurs propres factions. Depuis 2001, les sommes d’argent injectées pour soutenir le gouvernement ont été astronomiques. Tout comme la corruption. Aujourd’hui, les forces afghanes ont fait un bon travail, mais les politiques n’ont jamais été en mesure de vraiment prendre le pays en main.

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Que faut-il attendre des pourparlers d’Oslo?

La rencontre d’Oslo le 10 mars est une chance en or pour le gouvernement et la société civile de présenter un front uni face aux talibans. Cette unité doit cependant être davantage que des mots. Elle doit être un engagement dès la première rencontre à trouver à terme un accord de paix global dans le cadre de la Constitution afghane. Si les pourparlers d’Oslo atteignent cet objectif, ce sera un pas très positif vers une série de négociations très compliquées devant mettre fin à un conflit qui a commencé en 1978 – et dans sa forme actuelle en 1996. Mais si le gouvernement et l’opposition échouent à reconnaître la légitimité et les doléances de chacun, alors les talibans quitteront la Norvège renforcés, avec une assise qui irait au-delà de leur potentiel réel au vu de leur puissance militaire et de leur popularité au sein des Afghans. Une entente intra-afghane doit être vraie et ne pas simplement répondre à l’attention des médias ou aux pressions d’Etats et d’organisations internationales. La balle est clairement dans le camp d’Ashraf Ghani et d’Abdullah Abdullah. Pour les talibans, le chaos actuel et les divisions du gouvernement sont du pain bénit. Comment devraient-ils se sentir liés par la Constitution quand celle-ci est bafouée par le gouvernement lui-même?

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Quelle est la position de négociation des talibans?

Ils ont un énorme pouvoir et contrôlent une bonne partie du pays. Ils ont montré parfois de profondes divisions. Mais aujourd’hui, ils apparaissent très unis avec une communication systématique et très calibrée. Preuve de cela: ils ont réussi à plus ou moins maintenir un semblant de cessez-le-feu. Cela révèle un commandement central très efficace du point de vue tant politique que militaire. C’est frappant, mais aussi dangereux. Dans le pays, ils ont leurs sympathisants. L’ONU a bien tenté de former des forces politiques capables de remplacer les talibans. Mais ce ne furent que des échecs.

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Quel est l’objectif des Etats-Unis?

Pour eux, c’est un accord de désengagement d’une guerre qui a trop duré. Ils n’ont d’ailleurs jamais dit que leur soutien allait être éternel. Autre objectif: s’assurer que des terroristes internationaux ne peuvent plus établir leurs bases dans le pays. Pour le reste, on ne fait que repousser le problème à plus tard. Mais disons-le: les Américains ne sont pas allés en Afghanistan en 2001 pour promouvoir le droit des femmes ou instaurer la démocratie. Le document de Doha, très vague, ne fait d’ailleurs aucune mention des femmes et de la démocratie. C’était pour combattre Al-Qaida, responsable des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Pourtant c’est un fait, des progrès incroyables ont été accomplis depuis pour l’éducation et la formation des femmes, pour la liberté de la presse, des procédures judiciaires plus fiables. Pour l’heure, les talibans négocient. Ils semblent d’accord de maintenir ce cap. Mais le jour où ils obtiendront davantage de pouvoir, il faudra voir si les choses changeront.

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Le Pakistan voisin, qui abrite les responsables talibans, n’a pas non plus été impliqué dans les discussions de Doha. Une erreur?

Les talibans y vivent. C’est «leur pays». Ne pas les inclure relève d’une myopie. C’est pourquoi l’accord de Doha me semble davantage un espoir qu’un vrai plan de paix. Au Pakistan, il faut toutefois le reconnaître, il y a un changement. Le premier ministre, Imran Khan, a admis publiquement que son pays avait été un peu contraint de soutenir des terroristes. Là, on le constate, les civils pakistanais ont compris l’intérêt de stabiliser l’Afghanistan. Un traité de paix ne se fera pas sans la coopération d’Islamabad. Si les Etats-Unis quittaient brutalement l’Afghanistan, ils laisseraient le Pakistan prendre le contrôle. Les 150 000 soldats américains longtemps basés en Afghanistan n’ont pas réussi à débloquer la situation. Ce ne sont pas les 8600 ou 12 000 restants qui y parviendront. Il est cependant nécessaire de ne pas répéter l’erreur d’un retrait trop rapide, comme en Irak, où le vide créé a permis au groupe Etat islamique de se développer. Mais, j’en suis persuadé, les forces américaines ne quitteront pas le pays demain.

Et l’Iran?

Téhéran a beaucoup plus d’influence en Afghanistan qu’on veut bien le dire. Il veut avoir son mot à dire dans son «jardin». Le remplaçant du général assassiné Soleimani, Ismael Qaani, a de nombreux intérêts en Afghanistan. L’Iran a coopéré avec les Américains après les attentats du 11-Septembre, mais aujourd’hui la situation est bien différente. Washington a dénoncé l’accord sur le nucléaire iranien. Mais pour mieux contrer l’Iran, il faudrait un gouvernement afghan solide.