Lors de la présentation de la Semaine de la démocratie, hier mercredi à l’Hôtel de Ville de Genève, elle a diffusé une image sur un écran. Une photo de l’artiste JR, spécialiste du Street Art, prise à Sidi Bouzid, berceau de la révolution tunisienne, quelques semaines après le soulèvement populaire du 14 janvier 2011. Portrait collé sur un amoncellement de voitures de police calcinées, dans un terrain vague.

Tunisie, comme une métaphore

Pour Amina Zeghal, l’image dit tout de la démocratie en transition dans son pays, «plurielle dans sa constitution, audacieuse par ses pièces rapportées et insolite dans un monde arabe désert de démocratie». Amina aime les oxymores, figure de rhétorique comme silence assourdissant, qui sont des métaphores. «La Tunisie est une métaphore, pays des prédicateurs, des artistes underground, des femmes voilées et des seins nus», confie-t-elle.

Elle aime son pays, au point d’y être revenue après huit années d’études à Paris-Dauphine, un doctorat en mathématiques en poche. Elle aime son pays au point de s’être démenée pour que la Tunisie participe à cette Semaine de la démocratie avec une exposition présentée au Palais des Nations et sept étudiants tunisiens qui, le 19 septembre, vont débattre avec leurs homologues genevois «de regards croisés sur une démocratie en mouvement».

Directrice générale de l’Université Dauphine-Tunis

Anja Wyden Guelpa, la chancelière d’Etat, a salué l’obstination et la persévérance d’Amina Zeghal. Elle n’en manque pas. Elle est depuis 2014 la directrice générale de l’Université Dauphine-Tunis. Trois cent soixante étudiants, autant de filles que de garçons qui étudient les maths, les statistiques, la probabilité et l’actuariat ou «impact financier des risques futurs».

Grosses têtes et gosses de riches? «Non, nous fonctionnons avec des parrainages et aidons les plus méritants. L’idée est de développer dans l’avenir la microfinance et les start-up. J’ai fondé une association de développement qui soutient les nouveaux projets.»

La croissance est nulle en Tunisie, le chômage frôle les 15% et 27% chez les jeunes diplômés. Une matière grise qui s’enfuit ou s’ennuie. «La crainte, c’est un retour en arrière, les droits qui peuvent reculer, la révolution qui serait inachevée», avertit-elle. Elle l’a aimée cette révolution, ce printemps. «Grâce à elle, on est passé d’un regard de flic pendant vingt-trois ans à un regard de citoyen.»

De son appartement perché sur une colline, elle a vu le 14 janvier 2011 un avion s’envoler, le seul puisque l’aéroport était fermé. L’ancien président Ben Ali était à bord. La révolution lui a fait peur au début à cause des émeutes, de la foule emportée, hystérique. La famille possède des entreprises et certaines ont été saccagées. Puis l’espoir, vite, qui emporte l’angoisse. Elle ne faisait pas de politique par crainte. Elle n’en fait pas plus aujourd’hui mais peut parler librement. Elle a voté pour la première fois il y a quatre ans de cela. Elle avait 37 ans. Elle va dire aux jeunes Genevois cette chance de la démocratie directe et des référendums qu’il faut entretenir en allant voter. Elle est maman de deux ados qui sont fiers d’elle «parce que l’une de mes conférences a été vue par 60 000 Youtubers», sourit-elle. Elle aurait pu les voir grandir à Paris, qui se disait prête à la conserver dans son giron, elle et toute sa matière grise. Mais Amina Zeghal et son mari ont opté pour un regroupement familial à Tunis, auprès des parents et de ce pays fragile, à la révolution inachevée, en construction.

Défendre les minorités

«Les menaces sont triples: le terrorisme et l’extrémisme religieux et le manque de développement. Il nous faut plus de soutien international, plus d’investisseurs et plus de touristes», assène-t-elle. En tant que femme elle bénéficie du Code du statut personnel adopté juste après l’indépendance en 1956, code qui stipule que la femme est une citoyenne de plein droit, que la répudiation et la polygamie sont interdites. Rien à voir avec le Maroc ou l’Algérie, dont le code de la famille est appelé «code de l’infamie» par les progressistes. Elle veut défendre cela, ainsi que le droit de toutes les minorités, les homosexuel(le)s notamment.

Elle revient à cette photo qu’elle a montrée hier à Genève: «J’ai peur qu’il se cache derrière cette œuvre d’espoir des morceaux de voile noir, un voile devenu symbole de l’obscurantisme au nom de l’islam.» Elle dit que la révolution a révélé toute la pauvreté de la Tunisie «car avant on ne la voyait pas, elle était occultée, cachée par le pouvoir, Tunis et nos plages étaient une belle vitrine». Qu’en faire aujourd’hui? «Une démocratie ne se bâtit pas en quelques jours, nous sommes au début de quelque chose», se rassure-t-elle.

Parler avec elle du burkini qui cet été sur quelques plages françaises a fait beaucoup parler et polémiquer: «D’abord ce n’est pas joli, je ne suis pas pour, mais je suis contre les gens qui sont contre. C’est une façon de s’habiller tout autant extrême que le nudisme.»