Elle est noire, pèse 10 kilos pour 10 centimètres de largeur: c'est une Samsonite. Elle a été le symbole du mini-remaniement ministériel auquel s'est livré Vladimir Poutine la semaine dernière. C'est elle que le maréchal Sergueïev, ancien ministre de la Défense, a remise au pékin Sergueï Ivanov, son successeur. La valise nucléaire en mains civiles, voilà qui paraissait audacieux. Sauf qu'Ivanov n'est civil que sur les bords – il porte le grade de lieutenant-colonel des services secrets –, qu'il est un très vieil ami du chef du Kremlin et que le but officiel de la manœuvre – «une démilitarisation de la société russe» – cache surtout le verrouillage des postes sensibles de l'Etat, tous aujourd'hui dans les mains de proches du président.

Sergueï Ivanov et Vladimir Poutine, par exemple, se connaissent depuis leurs études à l'Université de Leningrad – le premier étudiait les langues et le deuxième le droit – et ont servi ensemble dans le KGB. Lorsque Vladimir Poutine devient directeur du FSB (successeur du KGB), il l'appelle comme vice-directeur. Arrivé au pouvoir au Kremlin, il le nomme au Conseil de sécurité en 1999. Sergueï Ivanov s'impose rapidement comme un véritable vice-président. Lui qui parle l'anglais et le suédois est maître de lui-même, cultivé et très fidèle en amitié. Il est le seul des ministres à posséder un bureau au Kremlin. Avec la nomination de Boris Grizlov, le pâle dirigeant du parti Unité, au Ministère de l'intérieur et qui ne sera qu'une marionnette entre ses mains, Sergueï Ivanov contrôlera de facto tous les départements qu'on appelle ici «de force» – armée, police, services secrets. Surtout que lesdits services secrets sont dirigés par un autre tchékiste (terme issu de la Tchéka, ancêtre du KGB) pétersbourgeois, Nikolaï Patrouchev, ami personnel de Vladimir Poutine et entré la même année que lui au KGB.

La principale mission de Sergueï Ivanov sera de dégraisser l'appareil militaire, de le moderniser, de le professionnaliser. Des mesures très impopulaires qu'il prendra sans état d'âme, n'étant pas du bord. Cet homme maigre et d'allure glaciale peut être considéré comme le leader des piterskie siloviki, ces hommes des services secrets ayant fait carrière dans l'ancienne Leningrad et qui, depuis l'accession de Vladimir Poutine au pouvoir en 1999, grignotent un à un les postes qui se libèrent aussi bien dans l'administration présidentielle qu'au Conseil sécurité ou au Ministère de la défense, au détriment de la «Famille», c'est-à-dire de ceux qui doivent leur carrière à Boris Eltsine. Vladimir Poutine l'a reconnu lui-même, mais en prétendant que «cela n'avait rien à voir avec l'idéologie. Je les connais depuis longtemps, j'ai confiance en eux, ce qui compte ce sont leurs qualités professionnelles et nos relations personnelles.»

Vladimir Poutine contrôlant désormais l'appareil militaire et policier, reste le volet économique. Là, on retombe sur un autre Pétersbourgeois, German Gref, ministre de l'Economie, issu aussi de la Faculté de droit de Leningrad et qui était la principale figure des libéraux de la ville. C'est lui qui a été chargé par le chef du Kremlin de dresser un plan économique pour les dix prochaines années et c'est lui encore qui aura rédigé une bonne partie du discours à la nation que Vladimir Poutine doit prononcer ce mardi. Un discours qui pourrait être suivi par d'autres changements radicaux au sein du gouvernement.

Les rumeurs évoquent la disgrâce des derniers représentants importants de la «Famille», à savoir rien de moins que le premier ministre, Mikhaïl Kassianov, ou le chef de l'administration présidentielle, Alexandre Volochine. German Gref est l'un des principaux favoris – avec certes Tchoubaïs, Kirienko et Stepachine – pour occuper le poste de chef du gouvernement, et on évoque – coucou! – l'ami Nikolaï Patrouchev pour l'administration présidentielle.

La boucle serait alors bouclée, et la Russie dirigée de fait, sans opposition, par le clan des Pétersbourgeois. Comme si cela ne suffisait pas, on parle aussi beaucoup de la création de super-ministères, dont un Ministère de la justice renforcé, qui serait dirigé par un certain Viktor Tcherkassov. Dont le profil n'est pas difficile à deviner: c'est un ancien du KGB de Leningrad, spécialisé dans la chasse aux dissidents et que Vladimir Poutine avait d'abord nommé vice-directeur du FSB, puis représentant pour la Russie du Nord-Ouest. «Le président préfère nommer aux postes clefs comme aux postes subalternes non pas simplement des employés fidèles, mais des gens pourvus de la même mentalité que lui, des mêmes habitudes dans l'organisation de travail, et ne discutant pas les décisions. En un mot:

issus du KGB», écrit l'hebdomadaire Itogi. Ce qu'un fonctionnaire de l'administration présidentielle traduit autrement: «Il nous faudra des hommes forts et rigides pour faire passer les lois impopulaires et les budgets stricts dont le pays a besoin.»