Au Mexique, depuis plusieurs années, Andrés Manuel Lopez Obrador s’est lancé dans un marathon de meetings et se targue d’avoir visité chacune des 2446 municipalités que compte le pays. AMLO, de son surnom, connaît les moindres recoins du pays qu’il aspire à gouverner. Pour la troisième fois candidat à la présidentielle, ce contact direct qu’a établi le leader de gauche avec les Mexicains n’est pas étranger, selon les analystes, à l’avance considérable dont il jouit dans les sondages à un mois du scrutin.

Cette semaine, Reforma, le grand quotidien libéral, lui octroie 52% des préférences des électeurs. Vieux briscard de la politique, ancien maire de Mexico et fondateur du parti Morena, la victoire de cet hyperactif de 64 ans semble inéluctable. Celle-ci scellerait un basculement à gauche: du jamais-vu au Mexique depuis plusieurs décennies. Son plus proche poursuivant, Ricardo Anaya, 39 ans et une carrière fulgurante à la tête de la droite, recueille la moitié des intentions de vote d’AMLO. Quant au candidat officiel, José Antonio Meade, ancien ministre de l’actuel président Enrique Peña Nieto, il pâtit, en troisième place, du ras-le-bol populaire envers le pouvoir, accaparé depuis sept décennies par le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), en alternance avec la droite de 2000 à 2012.

En décembre 2017: Le Mexique s’enfonce dans la violence

Un seul tour

Ce même ras-le-bol vaut aujourd’hui à Lopez Obrador la confiance d’une majorité de Mexicains, pour une élection qui se joue en un seul tour. Outre la présidentielle, le 1er juillet sera marqué par des élections législatives, régionales et municipales, qui pourraient accentuer ce virage à gauche.

«Nous, les Mexicains, méritons un vrai changement», dit Ruth Padilla, pensionnée et fervente supportrice de Lopez Obrador, lors d’un meeting à Tlalnepantla, banlieue industrielle au nord de Mexico et fief du PRI. «Le gouvernement nous vole, les hauts fonctionnaires nous volent. Et AMLO propose d’en finir avec leurs privilèges.» Ses fidèles, les «Amlovers», sont convaincus qu’il est la seule option pour venir à bout de la corruption, qui ronge les structures du pouvoir, comme en démontrent les scandales à répétition impliquant des gouverneurs et le président lui-même, le plus impopulaire de tous les temps.

Amnistie des petits trafiquants

Lors de ses meetings, Lopez Obrador déroule avec aisance des discours-fleuves qui galvanisent la foule, attaquant ce qu’il a baptisé «la mafia du pouvoir». Mais, durant les débats télévisés, il se montre, en orateur engourdi, peu enclin à défendre ses idées, se renfermant sur lui-même dès qu’il voit poindre la critique. Les commentateurs déplorent son incapacité à expliquer sa proposition d’amnistie destinée aux petites mains des cartels du narcotrafic. Il s’agit pourtant du pilier de son projet sécuritaire visant à mettre fin à la guerre entre cartels et contre le crime organisé lancée en 2006 par l’ex-président Felipe Calderon, dont le bilan s’élève à plus de deux cent mille morts. «Amor y paz», réplique AMLO: «Amour et paix», un leitmotiv qu’il a développé pour contenir son penchant d’autrefois à insulter ses adversaires.

Lire aussi: «Gabriel Garcia Bernal à Genève pour sauver le Mexique et… l’ONU»

Les secteurs conservateurs voient en Lopez Obrador un populiste autoritaire et le comparent à l’ancien leader vénézuélien Hugo Chávez. Dans la dernière ligne droite de la campagne, plusieurs chefs d’entreprise, des milliardaires accusés par AMLO d’intégrer la fameuse élite-mafia, ont signé des lettres exhortant leurs employés à ne pas voter pour le candidat de gauche, sous peine de mener le pays à sa perte. Dans l’article «Près de Lula et loin de Chávez», le New York Times, dans sa version en espagnol, souligne, au contraire, comme l’ont fait de nombreux éditorialistes, l’absence de discours anti-impérialiste et anticapitaliste dans les prises de position d’AMLO.

Un nationalisme économique à la Trump?

Sur le plan économique, il prône un nationalisme que certains comparent à celui de Donald Trump. Il prévoit notamment de construire de nouvelles raffineries pour éviter d’importer de l’essence, alors que le pays produit du pétrole en abondance, et de relancer l’agriculture nationale délaissée à l’aune du libre-échange.

«Il y a soixante millions de pauvres dans ce pays et il est le seul à être allé à leur rencontre», s’exclame José Vargas, un ingénieur de Tlalnepantla, fidèle électeur de l’ancien maire. «AMLO, c’est une révolution. Une révolution sans armes, politique!» Un nouveau Mexique naîtra-t-il le 1er juillet?

Un universitaire analyse l’enjeu

«Si nous étions dans une démocratie normale, on pourrait parler d’un simple tournant à gauche», analyse l’historien Lorenzo Meyer, du Colegio de Mexico, un prestigieux centre universitaire de la capitale. «Mais l’importance de cette élection est ailleurs. En 2000, les Mexicains ont élu la droite, en la personne de Vicente Fox, pour sortir du régime de parti unique du PRI et pour entrer dans la démocratie. Mais le système a perduré: la forme a changé, mais pas le fond. Cette élection est une deuxième opportunité pour changer de régime. C’est une insurrection électorale qui s’annonce.» Comme de nombreux Mexicains, Lorenzo Meyer évoque cependant l’éventualité d’une fraude massive pour barrer la route vers la présidence à Lopez Obrador.