Julian assange

Amours suédoises et dangereuses

Que s’est-il passé à Stockholm en août dernier? Episode crucial pour l’avenir judiciaire du fondateur de WikiLeaks

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Julian Assange arrive à Stock­holm le 11 août, à l’invitation d’Anna Ardin, 30 ans, qui lui a organisé un séminaire. A en croire son blog, elle est une «politologue, communicante, entrepreneur et écrivain free-lance avec des connaissances particulières sur la foi et la politique, les questions d’égalité, le féminisme et l’Amérique latine». Elle lui propose de loger chez elle car elle doit s’absenter. Elle revient plus tôt que prévu, le vendredi 13 août. Ils vont dîner et rentrent chez elle. Selon ce qu’elle dira ensuite à la police et qui est consigné dans une suite de rapports divulgués par bribes à la presse, dont The Guardian, le plus généreusement et tardivement servi, Assange commence à lui caresser les jambes et à la déshabiller. Elle «essaie de remettre quelque vêtement car les choses vont trop vite mais Assange les enlève de nouveau». Ardin dit à la police qu’elle ne voulait pas aller plus loin «mais qu’il était trop tard pour arrêter puisqu’elle avait accepté d’aller jusque-là». Elle demande à son hôte de mettre un préservatif, ce qu’il n’accepte qu’à contrecœur et maladroitement puisque, selon elle, «il fait quelque chose» qui aboutit à la rupture du préservatif tandis qu’il se maintient en elle jusqu’à éjaculation.

On n’est pas tenu au courant de ce qui s’est passé le reste du temps. Interrogé plus tard par la police, Assange affirmera ne pas avoir été conscient d’une rupture de caoutchouc, ne pas avoir entendu Anna Ardin se plaindre de quoi que ce soit et être resté une semaine supplémentaire chez elle sans entendre de reproche à ce propos.

Le lendemain, 14 août, a lieu le séminaire prévu. S’y présente, et de façon curieuse, le deuxième personnage, Sofia Wilén. Elle a réservé sa place quelques jours plus tôt par téléphone. Selon des extraits du rapport de police publiés le 29 août par le journal anglais Daily Mail, elle est impressionnée par Assange qu’elle trouve «intéressant, courageux et admirable». Elle doit le rencontrer.

Ce samedi-là, elle se met un pull rose bonbon pour être sûre de se faire remarquer, s’installe au premier rang dans la salle et prend des photos d’Assange. Elle se comporte de façon si familière que c’est à elle qu’on demande d’aller acheter un câble pour l’ordinateur du conférencier. Celui-ci parle pendant 90 minutes sur le thème de la «vérité, première victime de la guerre».

La séance terminée, Sofia Wilén s’approche du groupe qui entoure Assange et s’arrange pour être invitée au Bistro bohême où a lieu le déjeuner. Le Daily Mail affirme qu’elle réussit à attirer l’attention d’Assange. Il reconnaît la femme qui est allée lui acheter un câble. Cette fois, c’est un chargeur dont il a besoin et les deux s’en vont pour en trouver un. Ils prennent le métro et se retrouvent au Musée d’histoire naturelle où Assange s’installe devant un ordinateur pour twitter, «au plus grand ennui de la jeune femme», écrit le tabloïd anglais. En fin d’après-midi, ils entrent dans un cinéma. Le Mail: «Dans le noir, Assange est devenu amoureux… Il est clair selon les dépositions de la femme que le couple est allé bien plus loin que les simples embrassades et cajoleries. Après le spectacle, ils se sont promenés dans un parc. A un moment, il s’est tourné vers elle et lui a dit «tu me plais beaucoup.»

Dans le récit du Guardian, publié six mois plus tard, le 17 décembre, quand la Suède s’acharne à faire extrader Assange, l’épisode du cinéma est résumé plus brutalement, d’un point de vue de victime: «Il l’a embrassée et il a mis ses mains sous ses vêtements.»

Tandis qu’en été, le Mail continue sur un ton bucolique. Dans le parc, Assange annonce à sa compagne qu’il a rendez-vous ce samedi soir pour un repas d’écrevisses. Il ne lui dit pas que c’est chez Anna Ardin. Ayant besoin d’une sieste, il s’allonge dans l’herbe avec Sofia et s’endort. La jeune femme le réveille vingt minutes plus tard et lui demande s’ils se reverront. «Bien sûr», répond-il.

Elle l’appelle le dimanche 15 août mais ne l’atteint pas. Ce jour-là, à 2 heures du matin, Ardin écrit sur Twitter, après le repas d’écrevisses: «Je suis dehors, presque frigorifiée, avec le plus cool et sympa des gars.» Elle tentera plus tard d’effacer ce tweet mais un blogueur l’a retrouvé dans un recoin du Web.

Sofia Wilén ne sait rien de cela. Selon le journal suédois Aftonbladet, n’ayant pas de nouvelles d’Assange, elle confie son inquiétude à des collègues de bureau: «Il doit penser que tu le laisses tomber, lui disent-ils; si tu veux le revoir, la balle est dans ton camp.» Donc elle continue à l’appeler. Le lundi, il répond et lui fixe un nouveau rendez-vous téléphonique pour le soir. Elle l’attend à Stockholm jusqu’à 21 heures. Elle veut aller à l’hôtel mais lui préfère chez elle, à Enköping, à 80 km de Stockholm. Elle paie le billet de train car il ne souhaite pas laisser de traces avec une carte de crédit.»

Le voyage est maussade: Assange passe les 45 minutes sur son ordinateur et son téléphone mobile. «Il s’intéressait plus à son ordinateur qu’à moi», raconte Sofia Wilén. Quand ils arrivent chez elle, poursuit-elle, «la passion et le désir semblaient avoir disparu». La suite du rapport qu’a obtenu le Daily Mail est caviardée, sauf cette phrase: «C’était ennuyeux et routinier.»

On comprend qu’ils ont fait l’amour, avec un préservatif, qu’ils ont dormi et que le lendemain matin, ils ont recommencé, mais sans préservatif. Cela ne semble pas l’avoir beaucoup dérangée puisqu’elle s’en va chercher de quoi manger pour le petit déjeuner. Son principal souci est de le laisser seul dans son appartement: «J’avais l’impression de ne pas bien le connaître», dit-elle à la police.

L’atmosphère est lourde pendant le petit déjeuner. Elle tente, dit-elle, de le détendre en plaisantant sur le fait qu’elle pourrait être enceinte. Elle emmène ensuite son hôte à la gare sur son vélo. Ils se promettent de se téléphoner.

On ne sait pas ce qui se passe le mardi. Si on lit six mois plus tard le rapport de police qui a passé par les mains des accusateurs pour être publié dans le Guardian, on est amené à supposer que Sofia Wilén se fait du mauvais sang. Le journal insiste en effet sur la scène d’amour du lundi matin. Il indique que la jeune femme a été réveillée par le sexe tout nu d’Assange en elle. Comme elle «dormait à moitié», elle n’a pas consenti à cet acte. Elle est maintenant torturée à l’idée d’être enceinte ou d’avoir attrapé une maladie. Elle prend une pilule du lendemain, va à l’hôpital passer un test sida et demande à Assange de faire de même. Il répond que c’est inutile et qu’il n’a pas le temps.

Le mercredi, toujours selon le Guardian, Sofia Wilén envoie un SMS à Anna Ardin à son bureau pour qu’elle l’aide à retrouver Assange et à l’obliger de faire un test. C’est alors que les deux femmes comprennent la situation, se racontent leurs expériences et songent à porter plainte.

D’après le témoignage d’un coordinateur de WikiLeaks en Suède, Assange consent, le vendredi, à passer ce test, mais les cliniques sont fermées et il faut attendre le lundi suivant. Or le lundi, son sort est déjà scellé.

Le vendredi, à 14 heures, Ardin et Wilén sont au poste de police de Klara, à Stockholm. Wilén veut porter plainte pour viol. Ardin dit qu’elle souhaite l’aider. Une policière les interroge séparément. Sofia Wilén déclare «avoir été violée dans son appartement le matin du 17 août par Assange qui a lui a fait l’amour sans son consentement». Quant à Anna Ardin, elle déclare qu’elle a fait l’amour avec lui et que celui-ci a délibérément déchiré le préservatif. Le rapport est envoyé au procureur de piquet pour le week-end, Maria Kjellstrand, qui prend la décision de délivrer un mandat d’arrêt.

La police se met aussitôt à la recherche d’Assange, ne le trouve pas. A 5 heures du matin, le samedi 21 août, le tabloïd conser­vateur Expressen publie toute ­l’histoire sur son site, avec confirmation des faits par la procureure Kjellstrand, contre toute prudence et règles. Pressé de questions par les journalistes, Assange répond: «WikiLeaks s’attendait à des sales coups, voilà le premier.»

Dans l’après-midi du samedi, la procureure en chef, Eva Finné, se fait envoyer le dossier par coursier dans sa maison de vacances. Elle le parcourt et décide aussitôt qu’il n’y a pas de crime avéré pour justifier un mandat d’arrêt contre Assange. Celui-ci est donc libre bien que «soupçonné d’avoir molesté» Sofia Wilén.

Le dimanche, les deux femmes engagent (ou acceptent) les services de l’avocat le plus célèbre et le plus cher du pays, Claes Borg­ström.

Au début de la semaine suivante, Anna Ardin explique sa position personnelle au journal Aftonbladet: «L’autre femme voulait porter plainte pour viol. J’ai fait ma déposition comme soutien à la sienne et pour l’appuyer elle.» Le quotidien demande à l’avocat Borgström comment il fera pour accuser Assange de viol sur la personne d’Anna Ardin si celle-ci affirme ne pas avoir été violée. Borgström répond: «Elle n’est pas juriste». Et il précise être en possession de «détails» qui feront l’affaire.

Des détails qui apparaissent par exemple sous la forme d’une Monica dans le rapport de police partiellement publié le 17 décembre par le Guardian: cette Monica confie aux enquêteurs qu’au soir du repas d’écrevisses, le fameux samedi où Assange s’est éclipsé avec la femme au pull rose bonbon, son amie Anna Ardin lui a avoué avoir vécu avec Assange «la pire baise de sa vie». «Non seulement la pire mais la plus violente.» Le terme «violent» apparaît pour la première fois depuis six mois dans ce texte du Guardian. Il contredit un précédent témoignage d’Ardin, qui décrivait Assange comme non violent. Devant un tribunal, les mots ont un poids surdimensionné. Borgström a obtenu grâce à eux un vrai mandat d’arrêt international, dûment signalé par une alerte rouge d’Interpol, assorti d’une demande d’extradition à la Grande-Bretagne. La réputation d’Assange est faite.

Depuis, Anna Ardin a disparu de la circulation. Elle s’est réfugiée dans une mission chrétienne de Cisjordanie et il semble qu’elle ait cessé de collaborer à l’enquête. Elle dit, dans son ­dernier tweet: «Agent de la CIA, féministe enragée, baiseuse de musulmans, ­chrétienne fondamentaliste, lesbienne, mortellement amoureuse d’un homme: peut-on être tout cela à la fois?»

De Sofia Wilén, qui dormait «à moitié» pendant que l’homme qu’elle avait attiré chez elle la prenait, qui dormait juste assez pour satisfaire aux conditions juridiques du viol, on ne sait plus rien pour l’instant.

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