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Analyse. Fugitifs ex-yougoslaves: Carla Del Ponte entre colère et dépit

Contrairement à ce qu'a annoncé la procureure du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, les autorités de Belgrade jurent que Radovan Karadzic et le général Ratko Mladic ne se trouvent pas en Serbie.

Carla Del Ponte, la procureure générale du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), a lancé à nouveau, en début de semaine, de violentes accusations contre la Serbie, affirmant que l'ex-président bosno-serbe Radovan Karadzic et le général Ratko Mladic se cacheraient à Belgrade. Jusqu'à la chute de Milosevic, en octobre 2000, les deux hommes résidaient en effet dans la capitale. Depuis, ils ont été contraints à beaucoup plus de discrétion.

Ces dernières années, les réseaux de soutien à Radovan Karadzic ont été sérieusement mis à mal. Les entreprises de son frère, Luka Karadzic, ont été placées sous séquestre et, en mars dernier, Momcilo Mandic, considéré comme le financier de Karadzic, a été arrêté par la police serbe dans le cadre de l'enquête sur le meurtre du premier ministre Zoran Djindjic. L'ex-leader bosno-serbe dispose d'un bastion dans les régions montagneuses de l'est de la Bosnie. Protégé de l'Eglise orthodoxe, il pourrait aussi trouver refuge dans certains monastères du Monténégro voisin et, peut-être, de Serbie. Carla Del Ponte affirme détenir des informations qui prouveraient que Karadzic aurait fui la Bosnie après la dernière opération infructueuse lancée par la SFOR dans son fief de Pale. Aucun témoignage public digne de foi ne permet cependant de confirmer sa présence en Serbie.

La présence de Ratko Mladic en Serbie était par contre certaine jusqu'à une époque récente. Ancien colonel de l'armée yougoslave avant de devenir général de l'armée serbe de Bosnie, Ratko Mladic a longtemps joui du soutien de l'armée de Belgrade. Cependant, depuis un an, le nouveau ministre de la Défense, le démocrate Boris Tadic, a repris en main l'armée, effectuant des purges importantes dans le haut commandement et les services de renseignements militaires.

Les preuves que Carla Del Ponte affirme détenir demeurent secrètes, tandis que les autorités de Belgrade jurent que les deux fugitifs ne se trouvent pas sur le territoire serbe, où résident par contre, sans être inquiétés, les quatre généraux de l'armée et de la police serbes inculpés en octobre dernier.

Le temps devient un sérieux problème pour le tribunal. L'accusation doit avoir bouclé les enquêtes et lancé toutes les inculpations d'ici à la fin de l'année. Les procès de première instance devraient s'achever en 2008 et les procédures d'appel en 2010. Carla Del Ponte répète que «le tribunal ne fermera pas ses portes tant que Mladic et Karadzic ne seront pas à La Haye».

Exigences américaines

En réalité, les Etats-Unis, par hostilité au principe d'une juridiction internationale permanente, souhaitent que le TPIY achève au plus vite sa mission. L'an dernier, l'ambassadeur spécial américain pour les crimes de guerre, Pierre-Richard Prosper, avait rappelé que les exigences américaines se focalisaient sur Karadzic et Mladic. Ces déclarations avaient été interprétées comme une «amnistie américaine» pour les autres inculpés fugitifs, à commencer par le général croate Ante Gotovina.

Ces trois dernières années, les exigences américaines se sont concentrées autour de la date du 31 mars, à laquelle le Congrès doit renouveler son aide financière à la Serbie. Chaque fois, cette aide a été assortie d'un ultimatum pour l'arrestation des inculpés. Cette année, toutefois, les Etats-Unis risquent de ne pas savoir à qui adresser leur ultimatum. En effet, six semaines après les élections du 28 décembre dernier, la Serbie n'a toujours pas de gouvernement, et le pays pourrait connaître de nouvelles élections générales anticipées au début du mois d'avril. Les partis politiques hostiles à toute coopération avec le TPIY sont nettement majoritaires dans l'opinion, et l'on voit mal comment le gouvernement sortant, qui gère les affaires courantes, prendrait le risque politique d'arrêter Karadzic et Mladic, si ceux-ci se trouvent effectivement en Serbie.

En réalité, la nouvelle colère de Carla Del Ponte ressemble à une manifestation de dépit. Alors que le procès Milosevic ne cesse de s'enliser, la capture de Karadzic et de Mladic demeure bien aléatoire et la procureure générale n'est pas certaine de pouvoir poursuivre sa mission après la fin de l'année en cours.