Il est dangereux de toucher au Hezbollah: c'est un boomerang. Deux fois en deux ans, le «parti de Dieu» a transformé en victoire symbolique un défi contre ses armes. Israël se mord encore les doigts de son expédition punitive avortée de l'été 2006 dans le sud du Liban. Et vendredi, le gouvernement de Beyrouth, soutenu par les Etats-Unis et leurs alliés, a été humilié dans ses places fortes par les miliciens chiites qui ont imposé leur contrôle sur l'ensemble des quartiers ouest de la capitale, assiégeant même le domicile fortifié de Saad Hariri, fils de l'ancien premier ministre assassiné en 2005, et homme (plus très) fort de la communauté sunnite. Ce camouflet infligé par les alliés de Téhéran et de Damas est d'autant plus cuisant qu'il intervient au moment où Israël - qualifié de «cadavre puant» par le président iranien - fête son 60e anniversaire, et que George Bush s'apprête à entamer une tournée au Proche-Orient.

Une dizaine de morts

Les combats de rue, qui ont causé la mort d'une dizaine de personnes, ont pris fin hier dans l'après-midi, après la fuite ou la reddition des milices favorables au gouvernement. Le Hezbollah ne poussera sans doute pas plus loin son avantage par les armes. Sa démonstration est faite, et il a commencé à restituer à l'armée, qui n'est jamais intervenue contre les belligérants, le contrôle visible des rues de Beyrouth-Ouest.

La crise a commencé quand Walid Joumblatt, le leader druze, a sommé il y a six jours le gouvernement de déclarer illégal le réseau téléphonique que le Hezbollah a installé pour son propre compte dans les régions qu'il contrôle, avec apparemment une assistance iranienne. Il demandait aussi que l'emprise du parti sur la sécurité de l'aéroport, voisin de son fief de la banlieue sud, soit desserrée.

Le téléphone, au Liban, est une jungle. L'équipement autonome du Hezbollah est une chose connue depuis longtemps. Le parti défend l'installation souterraine de câbles de fibre optique, de Beyrouth jusqu'au sud et dans la Bekaa, par la nécessité militaire d'échapper au contrôle du renseignement israélien. Autrement dit, c'est un outil de «la Résistance», par laquelle le Hezbollah justifie tout ce qu'il entreprend.

Le secrétaire général Hassan Nasrallah a annoncé jeudi qu'il «couperait la main» de qui voudrait s'emparer de son arme téléphonique. La riposte avait été soigneusement préparée, et elle a été exécutée en deux jours. Hier matin, les miliciens cagoulés défilaient sur Hamra, rue commerçante au cœur du quartier sunnite. Le siège du journal de Saad Hariri, Al Mustaqbal, et un immeuble de sa chaîne de télévision (Future) ont été occupés et saccagés. Walid Joumblatt a aussi été assiégé dans sa maison non loin du centre-ville.

L'avantage qu'a pris le Hezbollah s'inscrit dans un long processus de crise qui a commencé à l'automne 2006. En novembre il y deux ans, six ministres de son camp étaient sortis du gouvernement en exigeant d'y avoir, pour y revenir, une minorité de blocage. L'objectif réel était d'empêcher toute tentative de désarmer le parti, et d'entraver la formation d'un tribunal international pour juger les assassins d'Hariri père.

La confrontation s'est tendue quand le Hezbollah et ses alliés ont organisé un sit-in (des dizaines de tentes) au centre-ville, devant le siège du gouvernement. Cette occupation dure encore, avec pour objectif déclaré de faire tomber le gouvernement. Dans ces conditions, la tentative d'élire un président de la République pour remplacer Emile Lahoud, dont le mandat arrivait à échéance en novembre dernier, était illusoire. L'opposition n'accepterait de voter en faveur du général Michel Souleiman, chef de l'armée et candidat de compromis, que si elle obtenait son tiers bloquant au gouvernement. Le général candidat s'est bien gardé de faire intervenir ses troupes dans la mêlée de cette semaine.

Consolider sa force

Mais la composition du cabinet n'est en fait qu'une façade. Le vrai souci du Hezbollah, c'est de rétablir et de consolider sa force militaire, entamée en 2006 et entravée par la présence des casques bleus de l'ONU depuis cette année-là dans le sud. Il le fait en développant ses réseaux de Beyrouth à Tyr et dans la plaine de la Bekaa. Dans son alliance avec l'Iran et la Syrie, le parti armé est une pièce maîtresse du front du refus qui s'oppose à Israël, à la politique américaine dans la région et à un compromis négocié par Mahmoud Abbas sur la Palestine.

Les rapports de forces politico-militaires au Liban sont aujourd'hui très différents de ce qu'ils étaient pendant la guerre civile (1975-1990). Les chrétiens se battaient alors contre les sunnites, dont les Palestiniens. Les chiites, qui étaient sur la touche, occupent maintenant avec le Hezbollah une place centrale, et ils sont alliés aux chrétiens de Michel Aoun. Les sunnites, en face, ont les druzes et le reste des chrétiens pour partenaires. Et les Palestiniens sont dans leurs camps.