«Les Américains nous donnent de l'argent. Mais la Russie nous donne du travail.» La petite phrase de Félix Koulov (lire l'entretien ci-dessous), l'un des deux nouveaux hommes forts du Kirghizistan, résume parfaitement l'exercice d'équilibrisme entre est et ouest auquel ce pays musulman post-soviétique d'Asie centrale se livre depuis quelques années.

A vrai dire, rien ne prédisposait cet Etat montagneux de petite taille (200 000 km2), totalement enclavé au beau milieu de la masse eurasiatique, à devenir l'un des fronts d'une très moderne rivalité géopolitique tripartite: celle qui oppose entre eux Etats-Unis, Russie et Chine, rien que ça!

Depuis son indépendance en 1991, le Kirghizistan (ou Kirghizie) a cessé d'être ce cul-de-sac d'empire si bien décrit par Ella Maillart, qui arpenta dans les années 30 les rives du lac Issyk-Koul au cours d'un périple mémorable*. Pendant les années 90, l'ex-président Askar Akaïev a tenté une synthèse inédite dans cette région où pullulent les satrapes, tous d'anciens apparatchiks soviétiques: son régime était certes corrompu, népotique et autoritaire. Mais moins que ceux des voisins en «stan» (Ouzbékistan, Tadjikistan, Kazakhstan, Turkménistan). Cela valut à Akaïev l'admiration des Etats-Unis, et de la Suisse… puisque la Confédération entretient sur place d'importants programmes de développement via la DDC.

Redoutable arme liquide: l'or bleu

Début 1992, les Américains étaient les tout premiers à ouvrir une ambassade à Bichkek. Ils anticipaient déjà l'avantage qu'ils pourraient tirer d'une présence diplomatique active sur cette nouvelle zone de fracture. Car si le pays est pauvre en ressources (40% des exportations sont réalisées par la seule mine d'or de Kumtor, propriété de la société canadienne Cameco), au contraire de son grand voisin pétrolier kazakh, il dispose par contre d'une redoutable arme liquide: l'or bleu.

Le Kirghizistan est en effet le château d'eau de l'Asie centrale, au même titre que le Tadjikistan voisin. L'immense masse de neige qui couvre les massifs du Pamir et des Tian-Shan (les Monts Célestes) alimente les grands fleuves du Syr-Daria et de l'Amou-Daria. Ils prennent tous deux leurs sources sous les vertigineux pics kirghiz et tadjiks culminant à 7500 m. Le Kirghizistan dispose, avec le barrage de Tok-Togoul, de l'une des plus puissantes installations hydroélectriques au monde. Elle fournit du courant à la très peuplée vallée de Fergana, bastion de l'islamisme radical ouzbek et territoire âprement disputé entre les pays de la région. Bichkek a donc la main sur un robinet d'une importance capitale pour son grand voisin ouzbek en aval, dont le territoire est désertique.

L'enjeu n'a pas échappé à l'administration Bush. A l'automne 2001, au moment où ils s'apprêtent à bombarder l'Afghanistan des talibans et les camps d'entraînement d'Al-Qaida, les Américains obtiennent du président Akaïev le droit d'utiliser l'aéroport de Manas, non loin de Bichkek. Trois ans et demi plus tard, la «facilité octroyée» est devenue une base aérienne américaine en «dur». Mais les Kirghiz ne s'éloignent pas pour autant du Kremlin. En 2003, la Russie ouvre à Kant, pas très loin de Bichkek non plus, sa première base aérienne hors du territoire russe depuis la fin de l'URSS. Le Kirghizistan offre ainsi ce spectacle surréaliste d'un pays survolé quotidiennement par des F-16 et des Sukhoï de la dernière génération!

Enfin, il faut mentionner la présence sans cesse grandissante dans la région des agents chinois – il existe une importante minorité ouïghoure au Kirghizistan, qui sert de base arrière aux indépendantistes ouïghoures que Pékin réprime dans le Turkestan chinois. Ainsi, en une décennie, le Kirghizistan abandonné des hommes est devenu une carte majeure du «Grand jeu» d'Asie centrale, où s'entrecroisent les intérêts de trois grandes puissances, sur fond de radicalisme islamiste et de routes de la drogue afghane.

«Des Monts Célestes aux Sables Rouges», Ella Maillart, Ed. Payot.