Que fera le Parti de Dieu? Dans le jeu très complexe qui se joue actuellement au Liban, le Hezbollah détient de toute évidence une place centrale. Parmi les manifestants qui, sur la place des Martyrs, célèbrent quotidiennement l'unité libanaise retrouvée, seuls manquent les chiites. Mais le Hezbollah qui les représente, et qui est aussi l'organisation la plus puissante et structurée de tout le pays, a fait jusqu'ici preuve de beaucoup de prudence, voire d'une certaine neutralité. De ses prochaines décisions dépendra en grande partie l'avenir du pays.

Des partis de l'opposition (à la présence syrienne), de la société civile libanaise, plusieurs initiatives sont en cours pour tenter d'éviter une fracture avec la population chiite, qui pourrait se révéler grosse de dangers. «La Plateforme libanaise pour le dialogue», un groupe réunissant une trentaine de personnalités, ambassadeurs, députés, intellectuels engagés de toutes les communautés du pays, y compris des proches du Hezbollah, s'y emploie elle aussi. Formé à Montreux il y a quatre ans, à l'initiative du Libanais établi à Genève Tarek Mitri, ce groupe multiplie les réunions depuis quelques semaines. «Conscient de ses limites», il sert néanmoins à la fois de lieu de débat et de plateforme non officielle où se tissent toutes sortes de contacts.

«Dès avant le retrait syrien, il est important que les principaux problèmes liés à la transition soient débattus en évitant qu'ils ne soient happés par la logique communautaire», explique Tarek Mitri, qui enseigne aussi l'histoire et la sociologie à l'Université libanaise de Balamand. Modalités du retrait, composition du futur gouvernement, partage du pouvoir au lendemain du départ syrien… Les questions à aborder ne manquent pas, à l'ombre de celle qui apparaît aujourd'hui comme la plus cruciale: convaincre le Hezbollah d'entrer dans le jeu, en multipliant les ouvertures à son égard.

Médiateur avec Damas?

Les porte-parole du Hezbollah eux-mêmes ne cachent pas les dilemmes auxquels leur parti est confronté. Devenu extrêmement populaire parmi les chiites grâce à ses actions sociales, ayant gagné le respect de tous ses concitoyens (y compris les chrétiens) avec sa lutte contre l'occupation israélienne, le Hezbollah a surtout tenu ses engagements: jamais il n'a retourné ses imposantes capacités militaires contre les Libanais. Disposant de douze députés au parlement, le parti s'est battu contre la corruption sans jamais intégrer le gouvernement.

Dans le climat actuel, ne pas embrasser la cause du retrait syrien, même du bout des lèvres, risque fort d'amenuiser le capital de sympathie du Parti de Dieu auprès de la population. De fait, tout le monde en est conscient: l'unité nationale serait incomplète sans le Hezbollah. Mais, épaulé par la Syrie (et l'Iran), ce mouvement sait aussi le danger que représente pour lui la résolution 1559, qui demande sa démilitarisation en plus du retrait syrien. «Malgré ses succès, l'opposition libanaise doit à présent se garder de tout triomphalisme, estime Tarek Mitri. Si le Hezbollah promet de ne pas utiliser ses armes, les autres partis doivent, eux, s'engager à ne pas tenter de le désarmer par la force.»

Mieux: du fait de ses liens avec Damas, le Hezbollah est vu par beaucoup comme le médiateur rêvé entre l'opposition libanaise et le pouvoir syrien aux abois. C'est dans une situation où personne n'aurait le sentiment d'avoir été trahi que pourrait se dessiner la perspective d'une transformation du Hezbollah en un parti comme les autres. Mais, comme le note Tarek Mitri, ce processus risque fort d'être heurté par la double pression qu'exercent aujourd'hui la communauté internationale ainsi que les contestataires de la place des Martyrs.