La polémique concernant le récent voyage du pape Benoît XVI en Pologne et son étape à Auschwitz continue de s'étendre. Mercredi, dans une tribune publiée par le Los Angeles Times, l'historien américain Daniel Jonah Goldhagen a accusé le pape d'avoir «christianisé l'Holocauste». Dans son discours prononcé à Auschwitz, Benoît XVI aurait, selon Goldhagen, transformé la Shoah en une agression «non pas tant contre le peuple juif que contre le christianisme, en affirmant de manière erronée que l'ultime raison pour laquelle les nazis voulaient tuer les juifs était d'«éradiquer les racines sur lesquelles se fonde la foi chrétienne».

L'historien reprend en outre à son compte certaines accusations hâtives de la presse, notamment celles qui reprochent au pape d'avoir voulu exempter le peuple allemand de sa responsabilité dans les crimes nazis. Dans son discours, le souverain pontife a en effet expliqué que le peuple allemand avait été «utilisé et abusé» par «un groupe de criminels». L'absence de référence à l'antisémitisme a aussi choqué nombre de commentateurs.

Pas de condamnation globale

Cependant, au vu des gestes accomplis par le pape à Auschwitz et à la lecture de son discours, on peine à trouver un fondement à cette polémique. Benoît XVI aurait pu éviter d'aller à Auschwitz, où son prédécesseur Jean Paul II s'était déjà rendu en 1979. Or, le pape a tenu à franchir le sinistre portail du camp de concentration en se présentant comme «fils du peuple allemand» et en affirmant: «Je ne pouvais pas ne pas venir ici. Je devais venir. C'était un devoir face à la vérité et aux droits de ceux qui ont tellement souffert.» Comment ne pas déceler dans ces propos une reconnaissance de la souffrance des juifs et de la responsabilité du peuple allemand dans l'Holocauste? Cependant, Benoît XVI s'est refusé à prononcer une condamnation globale et sans nuance. Le manichéisme, dont notre époque est friande, n'est pas son genre.

Oui, il a dit que le peuple allemand avait été abusé par «un groupe de criminels» ayant atteint le pouvoir «grâce à des promesses mensongères», «et aussi avec la force de la terreur et de l'intimidation». Mais, aux yeux du pape, «nous nous trompons si nous voulons nous faire juges de Dieu et de l'histoire. Dans ce cas, nous ne défendrions pas l'homme, mais nous contribuerions seulement à sa destruction.» Pour Benoît XVI, il était important de rappeler que tous les Allemands n'ont pas souhaité ni appuyé la destruction massive des juifs. Certes, l'historiographie affirme la responsabilité collective du peuple allemand. Hier, elle cherchait plutôt à le disculper. Et demain? L'interprétation des événements passés, et a fortiori des mouvements de la conscience humaine, n'est jamais totalement objective, elle dépend du présent, du regard de l'historien, et évolue avec le temps: elle ne peut prétendre à établir une vérité définitive, et Benoît XVI en est conscient.

Enfin, si le pape n'a pas parlé d'antisémitisme, il a clairement reconnu la spécificité de la Shoah en affirmant que «les potentats du IIIe Reich voulaient rayer le peuple hébreu dans sa totalité, l'éliminer de la liste des peuples de la terre». Homme religieux, il a aussi tiré les conséquences théologiques des crimes nazis. Ainsi, en cherchant à anéantir les juifs, les nazis ont voulu «tuer ce Dieu qui appela Abraham». Le Dieu des juifs, donc. Et, par conséquent, également celui des chrétiens, tant il est vrai que le judaïsme est la racine du christianisme, comme Joseph Ratzinger l'a toujours reconnu et proclamé.

En définitive, il semble bien que la seule chose qu'on puisse reprocher à Benoît XVI dans cette affaire est de ne pas avoir évoqué le rôle trouble de l'Eglise catholique pendant la Seconde Guerre mondiale.