Les ordres de grandeur sont connus, la misère et les risques qu'encourent les clandestins obligés de passer par des filières criminelles aussi. L'année dernière, 34 682 Kurdes (de 60 à 80% originaires d'Irak) ont déposé une demande d'asile en Europe. Un tiers d'entre eux l'ont fait en Allemagne et un cinquième en Grande-Bretagne. Ces désespérés, qui fuient les persécutions, la pauvreté et souvent les deux, se chiffrent sur la planète en dizaines de millions. Selon l'Organisation internationale des migrations (OIM), des 150 millions de migrants annuels, 40 millions sont des clandestins, dont un certain nombre n'arrivent jamais à destination, qu'ils soient asphyxiés dans un camion, noyés entre l'Espagne et le Maroc…

Selon le porte-parole de l'OIM, Jean-Philippe Chauzy, «l'Union européenne est en train de prendre conscience du problème». Mais, face à un sujet politiquement sensible, au carrefour de l'identitaire et de l'économique, les Quinze ne se sont pas dotés à ce jour de véritable politique migratoire. Les clandestins n'ont nul besoin de l'appareil statistique des démographes pour connaître concrètement la réalité: marquée par le vieillissement de sa population, l'Europe manque de bras et en manquera encore davantage à l'avenir. Du coup, comme le souligne un professionnel de l'humanitaire, «puisque la porte de l'immigration est fermée, ils frappent au guichet de l'asile». En réalité, beaucoup de demandeurs d'asile fuient le plus souvent des pays instables et dictatoriaux où les conflits ont encore aiguisé la misère. Résultat: faute de politique de contrôle des flux migratoires, la Convention de 1951 du Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR) est sursollicitée.

«Toujours des ventres mous»

Face à cet afflux, conscients aussi des enjeux de politique intérieure, certains hommes politiques veulent transformer l'Europe en forteresse. Absurde, répliquent les professionnels de la migration: «On aura beau mettre des barbelés autour des pays de l'Union européenne, il y aura toujours des ventres mous, constate Jean-Philippe Chauzy. Aujourd'hui, ce sont les Balkans, les voies maritimes, la Moldavie pour les femmes employées dans l'industrie du sexe…» L'OIM a mis sur pied des programmes de rapatriement volontaire pour les clandestins en situation d'échec. Ceux qui, au lieu de trouver une terre promise, se découvrent en «rade» – parfois abandonnés par les passeurs dans un pays de transit –, sans argent, sans papiers, sans réseau d'accueil qui leur permettrait de s'établir. Chaque année, quelques milliers d'entre eux rentrent au pays. L'OIM leur donne parfois un petit pécule, insuffisant pour rembourser leur dette auprès des passeurs, mais au moins leurs poches ne sont pas complètement vides. Certes, ce n'est qu'une goutte d'eau. L'Italie vient, elle, d'introduire le concept de «saisonnier». Elle a accordé à 5000 Albanais le droit de travailler pour une année non renouvelable dans certains secteurs de son économie.

Mais contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les pays riches qui subissent le plus le poids de la pression de ces populations, mais les pays limitrophes des pays en «crise», tels l'Iran et le Pakistan qui ont accueilli des milliers d'Afghans; la Côte d'Ivoire, la Tanzanie, le Kenya…, souvent eux-mêmes des Etats fragiles et qui, comme le note un responsable du HCR, «supportent l'essentiel du fardeau économique en dépit d'une certaine aide de la communauté internationale».