La fête est finie et les murailles de la Vieille-Ville de Jérusalem, qui en ont pourtant vu d'autres, en sont encore toutes remuées. Voilà des décennies qu'elles n'avaient vu pareil nombre d'admirateurs à leurs pieds. Deux cent cinquante mille personnes selon la police, 400 000 d'après les organisateurs: le rassemblement qui, lundi soir, visait à montrer l'attachement des Israéliens à la Cité sainte, a fait le plein. A peine éteints les lampions et enroulés les milliers de drapeaux de l'Etat hébreu, une seule question préoccupait mardi les analystes du pays: face à cette puissante démonstration de force de la droite, la gauche israélienne existe-t-elle encore?

A cette interrogation, le journal à grand tirage Ma'ariv donne une réponse cassante: le «camp de la paix», disait-il hier, «a baissé les bras et renoncé à faire campagne avant même que cela commence. Et comme la politique a horreur du vide, la droite est en train de remplir cet espace avec succès.» La députée de centre gauche, Yael Dayan, écarte ces critiques d'un revers de main. «Que voulez-vous? Que nous organisions notre manifestation nous aussi? Vous savez combien ça coûte un truc pareil? Et pour dire quoi?» Selon la fille de Moshe Dayan, la gauche israélienne n'est pas cette masse confuse que l'on dit désorientée et sans voix. «Nous avons un programme très précis, affirme-t-elle. Et les 67% des Israéliens qui, dans les sondages, disent être encore en faveur de la paix sauront pour qui voter le 6 février.»

Certes, mais encore faudrait-il que les divers dirigeants de gauche soient eux-mêmes au clair. Devant les résultats catastrophiques que claironnent les sondages, nombreux sont ceux qui rêvent encore d'un retour de Shimon Peres, auquel Ehud Barak aurait laissé la place in extremis pour affronter son vieil ami et rival Ariel Sharon. «Même si je n'obtenais que quatre voix, je ne retirerai pas ma candidature», martelait cependant il y a quelques jours le premier ministre sortant. Il faudrait donc le pousser, ce qui serait du plus mauvais effet pour la cohésion des partis de gauche, qui tentent comme ils peuvent de se réunir derrière un candidat unique.

A ce manque de chef incontesté, la gauche ajoute surtout le handicap de son propre désarroi, n'en déplaise à ses chefs politiques. Alors que la vaste majorité des Israéliens se sent trahie par les Palestiniens, il ne fait plus bon se dire publiquement un adhérent du «camp de la paix». L'émotion et la ferveur ont changé de camp: elles étaient lundi soir chez ceux qui, devant la citadelle de Jérusalem, chantaient leur amour pour la «capitale éternelle» du peuple juif au son de mélodies qui résonnaient comme un ordre de marche. Chez ceux qui se rappelaient de la prise de la Vieille-Ville, en 1967, après que la Jordanie eut interdit pendant vingt ans aux juifs de prier devant le Mur des Lamentations. «C'est facile pour ces colons et ces religieux de dire «non» à tout au lieu d'être prêts à payer le prix d'une paix véritable», tempête Yael Dayan, même si la figure de son père était omniprésente dans l'imagerie héroïque qui se dégageait de la fête de lundi.

Tâche insurmontable

Pour la gauche, la tâche est en fait d'autant plus insurmontable qu'en s'opposant aux concessions d'Ehud Barak sur le retrait israélien de Cisjordanie, les Palestiniens ont fini de refroidir les ardeurs des plus convaincus. «Le prix de cette offre faite aux Palestiniens, analysait récemment l'écrivain Amos Oz, est d'ouvrir un fossé sans précédent au sein de la société israélienne et de provoquer un tremblement de terre politique.» Et de mettre sur la table les enjeux réels qui se cachent derrière toute cette agitation préélectorale et qui, tôt ou tard, devront être affrontés: «Le peuple juif doit assumer un abandon traumatique de beaucoup de ses demandes historiques et théologiques, de beaucoup de ses anciens rêves et de ses aspirations religieuses.»