Une révolution est en marche, avec l'onction démocratique d'une écrasante majorité du peuple. Elle sera «bolivarienne et pacifique», promet son guide et prophète, un ex-colonel de parachutistes, un ancien putschiste. Triomphalement élu président le 6 décembre dernier, Hugo Chavez, le nouvel homme fort du Venezuela, a broyé dimanche dernier, dans les meules du suffrage universel, ce qui restait de l'opposition. La coalition de ses partisans, le Pôle patriotique, a remporté 120 des 128 sièges de l'Assemblée nationale constituante (ANC) chargée de rédiger, dans les six mois à venir, une nouvelle charte fondamentale.

Nul ne doute que celle-ci sera taillée aux mesures de l'héritier autoproclamé du libertador Simon Bolivar. «L'ANC n'aura même pas besoin de se réunir, ironise le politologue Antonio Cova. Le texte est déjà fin prêt au palais présidentiel.» La Constituante devrait commencer ses travaux en se déclarant compétente dans tous les domaines, et passer aux actes en prononçant la dissolution de l'actuel parlement, encore dominé par les députés chrétiens et sociaux-démocrates de l'opposition.

Hugo Chavez, qui fêtera cette semaine ses 45 ans, a su conserver la popularité acquise par son coup d'Etat manqué de 1992. Il l'a fait fructifier au long d'une croisade incessante contre la corruption des partis traditionnels, accusés de piller le pays pendant les quatre décennies d'un pouvoir sans partage. Le «chavisme» s'est encore renforcé pendant le premier semestre de son mandat. A en croire les sondages, la «hugomania» frappe désormais 80% des 23 millions d'habitants.

Mais c'est par les urnes que le nouveau «caudillo» a réduit au silence ses derniers adversaires, et parler de «dictature», comme l'a fait l'ancien président Carlos Andres Perez (battu dimanche), relève encore du procès d'intention. L'historien Jorge Olavarria, l'un des premiers déçus du chavisme, «redoute cependant que le scrutin n'introduise par contrebande au pouvoir un régime de style militaire, teinté de populisme bon marché».

Ce qui est sûr, c'est que Hugo Chavez a su gagner le cœur de ses concitoyens. Il est irrésistiblement sympathique. Le sourire presque enfantin tranche avec les rodomontades du tribun. Bon mari et bon père, d'origine modeste, l'ancien enfant de chœur professe toujours une foi ardente, gratte la guitare à ses heures, compose des ballades d'inspiration naïve, et témoigne envers les pauvres d'une compassion insoupçonnable.

A la fois «l'arc et la flèche»

Fils d'un instituteur rural, Hugo Chavez avait épousé par hasard la carrière militaire dans l'espoir de devenir, sous l'uniforme, professionnel de base-ball. L'armée est devenue sa vraie famille, et il y a adopté pour parrain Simon Bolivar, le héros légendaire de l'indépendance nationale. Dans les grandes circonstances, le président parade à cheval en grand uniforme de l'époque, sabre au clair. Il prétend croire en l'existence des esprits et il laisse souvent une chaise libre dans son voisinage pour que Bolivar puisse s'y reposer.

Hugo Chavez est enfin un excellent orateur, qui fait vibrer les foules avec des allégories qui touchent la fibre nationaliste populaire. Il a le génie de faire croire que les problèmes compliqués ont des solutions simples qu'il suffit d'appliquer. Dans un poème de son cru, il a dit de lui-même qu'il est à la fois «l'arc et la flèche».

Le président Chavez a gouverné jusqu'à présent par la magie du verbe. Le voici au pied du mur, avec une économie en perdition, un chômage qu'il avait promis d'endiguer (son premier échec), une pauvreté croissante. Une réalité qui ne s'évanouira pas avec la première réforme en vue: le Venezuela devrait être rebaptisé «République bolivarienne du Venezuela».