Les législatives russes de dimanche, annoncées comme un plébiscite en faveur du président Vladimir Poutine, ont parfois dépassé les prophéties. Sur l'ensemble du territoire, Russie uniea obtenu 64,1% des bulletins, après dépouillement de 98% des voix: mais en Tchétchénie, le score a atteint... 99%. L'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a dénoncé lundi un «abus de pouvoir». L'opposant Garry Kasparov a qualifié le scrutin d'«élections les plus malhonnêtes» de «l'histoire moderne de la Russie». De nombreux cas de fraude ont été rapportés. Berlin, Londres, Washington ou encore Varsovie ont fait part de leur «inquiétude». De retour en Suisse, le conseiller national Andreas Gross, envoyé dans l'Oural comme observateur du Conseil de l'Europe, témoigne.

Le Temps: Avez-vous constaté des irrégularités?

Andreas Gross: J'étais dans un bureau de vote situé au début de la Sibérie, une région plutôt libérale pour la Russie. Il y a beaucoup de nationalités qui vivent là. Ce ne sont donc pas les plus nationalistes ou les plus poutinistes. Techniquement, je n'ai pas assisté à des manipulations de listes ou à des doubles votes, comme cela a été rapporté dans d'autres régions. Cela dit, même s'il devait s'avérer que le scrutin s'est déroulé de manière éthique, la légitimité du résultat est ambiguë car le processus électoral est contestable.

- C'est-à-dire?

- L'opposition a été écartée du scrutin par le vote d'une nouvelle loi électorale. Pour être candidat aux législatives, un parti non encore représenté à la Douma doit ainsi réunir 200000 signatures et 2 millions d'euros. 7% des suffrages sont en outre nécessaires, contre 5% auparavant. Trois des quatre partis élus dimanche sont les œuvres de Poutine et du Kremlin. Le débat public a été dominé par l'argent et les ressources du pouvoir sortant. Une violence structurelle - et physique lors des récentes répressions de manifestations - s'est exercée sur la société civile et l'opposition.

- Un tel verrouillage était-il nécessaire?

- Absolument pas. Sans cela, le parti de Vladimir Poutine aurait sans doute obtenu 35 à 40% des voix, ce qui constitue déjà un socle solide. Poutine n'avait pas besoin de verser dans un tel autoritarisme, cela montre la nervosité et la faiblesse du pouvoir. Le Kremlin a une peur irrationnelle d'une répétition à Moscou des révolutions géorgienne et ukrainienne. Il surestime l'influence de Washington et c'est pourquoi Poutine a développé un discours aussi agressif vis-à-vis des Etats-Unis et de l'Europe de l'Ouest. Ceci dit, ce score pourrait permettre au président de changer la Constitution. C'est très inquiétant.

- Nombre de gouvernements, notamment en Europe, se sont en effet dits inquiets. Et après?

- L'Union européenne est trop dépendante de l'économie et de l'énergie russe. Elle n'ira pas plus loin. Le Conseil de l'Europe en revanche a la chance de reposer sur un autre type de fonctionnement: nous ne sommes pas prêts à faire passer le commerce avant les droits de l'homme. Un Russe était grand favori pour être élu à la tête de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe en janvier. Il pourrait ne plus l'être.