Union européenne

Angela Merkel en «dame de fer»

La crise grecque, devenue celle de la zone euro, a souligné les divergences entre la France et l’Allemagne. Pressée par son opinion, la chancelière allemande durcit le ton

«Madame Merkel, continuez de dire non!», «Les nouvelles règles du jeu de Merkel pour l’Europe»: les titres de la presse allemande à la veille du sommet européen de Bruxelles en disent long sur le glissement du débat suscité par le trou béant du budget grec. Ce n’est plus Athènes qui focalise l’attention, mais Berlin et son intransigeance – critiquée ou admirée.

Dans une de ces cacophonies dont l’Union européenne a le secret, on a entendu ces jours la ministre française de l’Economie Christine Lagarde douter de «la durabilité du modèle allemand» basé sur des exportations compétitives, le président de la Commission européenne José Manuel Barroso réclamer plus de «solidarité» avec la Grèce, tandis que la chancelière allemande martelait qu’il n’est pas question de ficeler un paquet d’aide cette semaine. Pendant ce temps, les marchés continuaient de jouer l’euro à la baisse.

Au moment où ces lignes étaient écrites, les négociations continuaient entre la France, l’Allemagne et le président du Conseil européen Herman van Rompuy. Une sortie de crise semble se dessiner, tentons d’en décrypter les enjeux.

Le compromis

Une aide mixte – Fonds monétaire international d’un côté, crédits bilatéraux garantis par les pays de la zone euro de l’autre – est la solution la plus probable. La France, d’abord opposée au FMI, a mis de l’eau dans son vin, le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner déclarant lundi que cette solution est «sur la table».

L’Allemagne a aussi lâché du lest. Au nom de la stabilité de la zone euro, elle accepte le principe d’une aide à la Grèce, à trois conditions: l’UE ne doit intervenir qu’en dernier ressort, parallèlement à une contribution substantielle du FMI, et en édictant des règles plus contraignantes pour prévenir les dérives budgétaires.

L’Allemagne dit «basta!»

Les traités européens interdisent le sauvetage financier d’un Etat membre, et la Cour constitutionnelle allemande ne manquerait pas de le rappeler en cas de besoin. Surtout, plus de six Allemands sur dix refusent d’aider la Grèce au moment où le déficit de leur propre pays atteint le montant record de 80 milliards d’euros. La coalition de centre droit dirigée par Angela Merkel n’est plus soutenue que par quatre électeurs sur dix, le score le plus bas depuis dix ans. La chancelière ne peut ignorer son opinion à six semaines d’élections régionales qui risquent de lui coûter sa majorité au Bundesrat.

Le débat est plus profond. «Il touche au cœur de notre modèle de croissance, dit Henrik Uter­wedde, directeur adjoint de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg. Des éditorialistes anglo-saxons veulent faire de l’Allemagne le coupable de la crise. Mais si les entreprises allemandes s’adaptent à la concurrence mondiale, si les employés font preuve de modération salariale, c’est le fruit d’une culture qui a fait ses preuves sur la durée, pas celui d’un diktat gouvernemental. Les Allemands pensent qu’on leur envie leur succès et qu’on leur demande de mettre du plomb dans leurs semelles.»

Un ton plus dur

L’Union européenne s’était habituée à ce que l’Allemagne «roule les mécaniques, mais finisse par se rallier à un compromis», résume René Schwok, de l’Institut européen à Genève. Peut-être sera-ce encore le cas cette fois. Le correspondant de The Economist à Bruxelles souligne néanmoins la «brutalité» inhabituelle des propos tenus dernièrement, aussi bien à Berlin qu’à Paris.

L’histoire de l’UE est certes jalonnée des crises du couple franco-allemand, mais le contexte a changé: tandis que l’Union se regarde le nombril, les pays émergents montent en puissance, et les Etats-Unis regardent plus de leur côté que vers Bruxelles. Les marchés financiers testent effrontément la solidité de l’euro. Dans ces conditions, le discours historique sur l’UE «projet de paix et de solidarité» s’empoussière. Il doit s’appuyer sur une politique économique crédible, et sur ce plan, «rien ne peut être fait sans l’Allemagne», dit Cinzia Alcidi du Center for EU Policy Studies.

Van Rompuy l’arbitre

Si le président de la Commission José Manuel Barroso «s’est mis dans une position désastreuse» en s’alignant sur la position française, estime Peter Lud­low, président du European Strategy Forum, le nouveau président du Conseil Herman van Rompuy a «joué un coup de maître» en négociant in extremis la position commune européenne du 11 février dernier – qui avait (provisoirement) calmé les marchés. C’est encore lui qui joue l’arbitre en coulisses ces jours, discret comme il l’avait annoncé, mais semble-t-il efficace.

Peter Ludlow qualifie néanmoins de «sérieuse» la crise que traversent en ce moment les institutions européennes, une fois de plus incapables de parler d’une seule voix.

Un Pacte à revoir

La leçon de la crise grecque est que «le Pacte de stabilité européen a failli, dit Cinzia Alcidi. Un pas en avant est nécessaire pour renforcer la discipline budgétaire». Le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble a esquissé les contours d’un Fonds monétaire européen aux conditions d’intervention assez drastiques.

«Le besoin d’une gouvernance économique mieux coordonnée se fait sentir, mais les Européens qui viennent de mettre péniblement sous toit le Traité de Lisbonne sont peu pressés d’ouvrir un nouveau chantier», relève pour sa part René Schwok.

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