Allemagne

Angela Merkel, dix années de pouvoir

La «reine de l'Europe» fêtera dimanche ses dix ans au pouvoir. Longtemps plébiscitée par les sondages, elle traverse la crise la plus grave de son «règne» avec l’ouverture des frontières aux migrants

Dimanche, cela fera dix ans qu’Angela Merkel gouverne l’Allemagne. Enigmatique, connue pour son pragmatisme, la chancelière a pris un risque inhabituel en décidant début septembre d’ouvrir les portes aux réfugiés syriens. Il est encore impossible de mesurer les conséquences politiques de cette décision.

Jamais politicien n’avait connu une telle ascension en Allemagne depuis la guerre. Le 22 novembre 2005, les députés de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), de l’Union chrétienne-sociale (CSU) et du Parti social-démocrate (SPD) – qui viennent de former une grande coalition à l’issue d’élections au résultat très serré – portent Angela Merkel à la tête du pays. La patronne de la CDU cumule pourtant une série de handicaps de taille pour décrocher un tel poste en raison du code tacite qui prévalait encore à l’époque au sein de la CDU: femme, divorcée sans enfants, Allemande de l’Est et protestante (ses prédécesseurs conservateurs étaient tous catholiques). Mais c’est précisément parce que cette physicienne ne vient pas du sérail qu’elle avait pu prendre la tête du parti chrétien-démocrate en 2000, incarnant le renouveau après le scandale des caisses noires qui avait fait chuter Helmut Kohl. Elle profitera également de l’adoption des réformes d’inspiration libérale décidées par son prédécesseur Gerhard Schröder, qui devra finalement lui laisser la place après les élections anticipées de 2005.

«La plus puissante»

En dix ans, Angela Merkel a ramené l’Allemagne sur le devant de la scène internationale, aidée par le retour à la croissance, l’assainissement des finances publiques et la chute du chômage. A plusieurs reprises, elle a été élue «femme la plus puissante de la planète» par le magazine Forbes. En Allemagne, certains commentateurs comme Josef Joffe, éditeur de Die Zeit, l’appellent même «la reine non couronnée de l’Europe». «Ces dernières années, elle a joué un rôle déterminant dans la résolution des crises et des situations difficiles», estime Janis Emmanouilidis, du Centre de politique européenne (EPC).

Lire aussi la revue de presse: «Dix ans au pouvoir: Angela Merkel en mère de la nation allemande»

Qu’il s’agisse des relations avec la Russie (elle serait la seule dirigeante européenne que Vladimir Poutine respecte), du Moyen-Orient ou de la dette grecque, la solution des crises semble de plus en plus souvent passer par Berlin. «Sa force tient aussi à sa longévité, constate un politicien français conservateur connaissant bien l’Allemagne. Depuis qu’elle est arrivée au pouvoir, elle a côtoyé trois présidents de la République à Paris et un nombre conséquent de premiers ministres.» Le fameux «tandem franco-allemand» censé faire progresser l’Europe a fortement souffert de ce déséquilibre, avec un avantage clair à Berlin au détriment de Paris. Pointilleuse, travailleuse infatigable, elle qui n’arrive jamais à une rencontre ou à une réunion sans être parfaitement préparée connaît tous les dossiers internationaux.

«A petits pas»

De fait, son approche scientifique des problèmes surprend: sa devise est «avancer à petits pas», presque par tâtonnements, d’où parfois l’impression qu’elle ne sait ni où elle va, ni comment elle parviendra à ses fins. Ses ennemis disent d’elle qu’elle n’a pas de vision. Ses volte-face peuvent être spectaculaires. Comme en 2011, lorsqu’elle décide la sortie du nucléaire à la suite de la catastrophe de Fukushima. Quelques mois plus tôt, elle avait encore fait campagne en faveur de la prolongation de la durée de vie de toutes les centrales nucléaires allemandes. Ou lors du dernier rebondissement de la crise grecque, lorsqu’elle impose un nouveau plan de sauvetage d’Athènes à un Wolfgang Schäuble (son ministre des Finances) résolu à voir la Grèce quitter la zone euro. A chaque fois, les Allemands finissent par la suivre et les conséquences sont minimes sur sa popularité.

Mais elle est peut-être allée trop loin lorsque, en septembre, dernier elle décide, alors que des dizaines de milliers de migrants sont piégés en Hongrie, d’ouvrir les frontières aux réfugiés syriens. A l’époque, 70% des Allemands approuvent. Aujourd’hui, 10% d’entre eux sont prêts à voter pour le parti anti-euro et anti-migrants AfD; quelque 10 000 personnes défilent chaque lundi soir à Dresde «contre l’islamisation de l’Occident» derrière les agitateurs du mouvement Pegida, et ce depuis plus d’un an. Si les élections avaient lieu aujourd’hui, 34% des électeurs donneraient leur voix à la CDU, contre 41% avant la crise migratoire, et la cote de popularité personnelle de la chancelière – longtemps reine des sondages – est au plus bas, avec moins de 50% d’opinions favorables. Au sein de la CDU, l’inquiétude est à son comble, à deux ans des prochaines législatives. «C’est le début de la fin», prophétise le très sérieux magazine Die Zeit. «Celle qui passait pour la femme la plus puissante du monde est sur la défensive», ajoute le magazine hebdomadaire Der Spiegel. Protestante pratiquante, fille de pasteur, Angela Merkel semble déterminée à maintenir envers et contre tout le cap sur le dossier des migrants quitte à mettre en jeu son avenir politique, répétant à tout vent: «Nous y arriverons.» Au cours des dernières semaines, elle a toutefois légèrement infléchi le cours de son discours, en acceptant de réformer le droit d’asile: l’accent est désormais aussi mis sur les expulsions, un durcissement des conditions du regroupement familial, le retour des contrôles aux frontières, l’enregistrement systématique des nouveaux arrivants à la frontière et depuis peu le renvoi vers leur pays d’entrée dans l’UE des Syriens qui ne sont pas arrivés par la Grèce.

En Allemagne, certains médias spéculent ouvertement sur un départ de la chancelière, au profit du très populaire Père la rigueur Wolfgang Schäuble ou de la ministre de la Défense Ursula von der Leyen. Mais le premier est handicapé par son âge (73 ans) et ses problèmes de santé. La crédibilité de la seconde est affectée par une nouvelle affaire de doctorat truqué. Angela Merkel a donc peu de rivaux sérieux au sein de la CDU. Et le SPD, qui stagne à moins de 30% des intentions de vote, ne profite pas de sa baisse de popularité.

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