Angela Merkel esquisse l’Internet européen

UE A Paris, la chancelière allemande plaide pour un réseau continental

Un projet utopique à l’échelle de l’Union européenne

Angela Merkel n’a donc toujours pas digéré l’espionnage de son téléphone portable par la National Security Agency (NSA). En visite à Paris mercredi dans le cadre du 16e conseil des ministres franco-allemand, la chancelière allemande a levé un coin du voile sur ses propositions de bâtir un Internet européen. Un ouvrage qu’elle entend mener de front avec le président François Hollande. Il vise sans détour à extirper les Européens de l’hégémonie américaine sur le réseau. Du moins sur le papier. Car, en pratique, le projet semble très utopique autant sur le plan politique que sur celui des infra­structures.

Revenons un instant sur ses propositions qui restent pour l’heure assez floues. Angela Merkel entend contraindre les fournisseurs d’accès à Internet à stocker et traiter les données personnelles des citoyens de l’Union sur le territoire européen plutôt qu’aux Etats-Unis. En d’autres termes, il s’agirait de forger une politique européenne commune pour mieux protéger les citoyens de l’UE face aux oreilles américaines. Tout en prenant des mesures protectionnistes favorables aux entreprises européennes.

Premier problème: cette sorte d’espace Schengen des réseaux au cœur de l’océan globalisé d’Internet ouvre grande la porte à une balkanisation de la Toile. Elle implique la création d’un Intranet européen dans lequel les utilisateurs n’auraient accès qu’aux prestataires de services qui accepteraient de stocker les données personnelles en Europe. Il s’agirait ainsi de contraindre les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) d’y implanter leurs centres de données, là où les pays membres pourront en maîtriser l’accès.

L’alternative viserait à développer des solutions européennes de remplacement. Un Google ou un Facebook «made in EU» dont les services concurrenceraient l’offre américaine. Malheureusement, ces avatars des géants de la Silicon Valley n’existent pas encore. De plus, cette option exigerait que tous les pays de l’Union harmonisent leurs lois et régimes fiscaux sur les questions du numérique. En Allemagne, Deutsche Telekom planche malgré tout sur ce projet depuis le mois d’octobre. Soit la mise en place d’un réseau purement allemand, parallèlement à un Intranet qui s’étendrait à l’ensemble des 26 pays de l’espace Schengen.

L’autre contrainte se niche dans les infrastructures propres au fonctionnement d’Internet. Si la NSA est en mesure d’écouter la planète entière, c’est en partie parce que les Etats-Unis fournissent les modems, routeurs et réseaux en fibre optique. Pour que le projet d’Angela Merkel prenne vie, il faudrait donc que l’Europe dispose des moyens financiers, et de la volonté politique commune de construire ces infrastructures.

Malgré ces entraves, les propositions allemandes trouvent un écho favorable en France. Peu avant le conseil des ministres franco-allemand, l’Elysée a assuré se trouver sur la même longueur d’onde que l’Allemagne. En octobre 2013, François Hollande avait d’ailleurs plaidé pour que l’Union européenne se dote au plus vite d’une nouvelle législation sur la protection des données. La France souhaitait un accord avant l’été 2014. C’était compter sans l’opposition de plusieurs pays. A l’instar de la Grande-Bretagne, alliée indéfectible des Etats-Unis et membre des Five Eyes (les cinq yeux), soit l’alliance de ces deux pays avec le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande en matière d’échange de données relatives à la surveillance.

La position de la France intrigue puisqu’elle intervient quelques jours après la visite officielle de François Hollande à Washington. Pour rappel, Barack Obama et le président de la République s’étaient quittés bons amis à l’issue d’une conférence portant sur les révélations d’Edward Snowden. «La confiance mutuelle a été restaurée», déclarait alors le chef de l’Elysée.

Elle est d’autant plus équivoque que les informations divulguées jusqu’ici par l’ex-informaticien de la NSA documentent l’assiduité avec laquelle les services de renseignement français collectent les données et surveillent les communications en ligne.

L’axe franco-allemand parviendra-t-il à mettre tous les Européens d’accord? A ce stade, il se heurte au veto de Neelie Kroes. Si la commissaire européenne chargée du Numérique réclame un débat sur la gouvernance d’Internet, elle s’oppose à toute «guerre froide numérique». Quid des internautes? Pas sûr qu’ils soient prêts à se passer de Gmail, Facebook ou Amazon.

Le défi de l’axe franco-allemand: mettre tous les Européens d’accord sur ce projet d’Internet «made in EU»