«L’Europe, quel numéro de téléphone?» On connaît la boutade de l’ancien secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger pour souligner la faiblesse de la voix européenne sur la scène politique internationale. Aujourd’hui, les Européens peuvent retourner la question à leur allié américain. C’est ce qu’a fait dans un discours passionné Angela Merkel, dans le cadre de la Conférence de Munich sur la sécurité, en listant les défis de notre époque, avec à chaque fois cette question: peut-on en discuter? Principal interlocuteur visé: les Etats-Unis de Donald Trump.

La chancelière allemande, plus ancienne dirigeante en fonction d’Europe, a commencé par rappeler que les grands dangers auxquels nous sommes confrontés sont de nature globale, et ne peuvent se résoudre que dans un cadre multilatéral: réchauffement climatique, course aux armements, terrorisme, cyberguerre, lutte contre la pauvreté.

Encore besoin de l’OTAN

L’Europe et l’Allemagne ont «encore besoin» de l’OTAN, a enchaîné Angela Merkel. Mais l’organisation de sécurité transatlantique ne peut pas se définir qu’en termes militaires, ni avec pour seul objectif que les dépenses d’armement des membres s’élèvent à 2% de leur PIB. Ce chiffre, martelé par Donald Trump, qui a encore récemment menacé en privé de quitter l’alliance si les Européens ne prenaient pas leur part du fardeau, n’a rien de nouveau. Les Européens en parlent depuis le début des années 2000, s’est plu à souligner la chancelière. L’Allemagne est actuellement à 1,5% et atteindra l’objectif en 2024. A son rythme.

«Quand j’entends que les voitures allemandes menaceraient la sécurité des États-Unis, je trouve cela effrayant!»

Mais l’OTAN, c’est aussi une communauté de valeurs et de droits. Et la sécurité se mesure en capacité de défense et d’aide humanitaire pour prévenir les conflits. Dans ce dernier domaine, l’Allemagne et l’Europe sont les leaders mondiaux. «Parler de dépense militaire ne suffit pas, il faut s’entendre sur la nature des contributions», explique la chancelière. Aujourd’hui, il devient urgent de s’accorder sur une «méthodologie de coopération». «Peut-on parler politique?» interroge Angela Merkel à propos du lien transatlantique.

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Des exemples? lls abondent. Trump veut retirer ses troupes d’Afghanistan. Sait-il que c’est l’engagement le plus significatif pour l’Allemagne depuis dix-huit ans. Merkel s’est battue pour convaincre l’opinion allemande d’abandonner ses réticences liées à son passé pour être aux côtés des Etats-Unis dans un combat qui faisait sens. Le président américain semble l’ignorer. De même en Syrie et en Irak, où Trump annonce unilatéralement le retrait de ses troupes. L’accord nucléaire avec l’Iran? Quand Trump le dénonce, il ne tient compte ni des Européens ni de l’ONU. «Face à l’Iran, notre objectif est le même, mais les tactiques divergent, note la chancelière. C’est sur la table, il faut en discuter.»

Difficile de comprendre Washington

Il n’en va pas autrement lorsque les Etats-Unis engagent une guerre commerciale avec la Chine. L’Europe a son mot à dire sur une négociation qui pourrait redéfinir les règles du commerce mondial. «Peut-on se mettre d’accord?» Quand Washington fait pression sur Berlin pour renoncer à son projet gazier Nordstream2 avec la Russie, les intérêts européens sont-ils pris en compte? L’Europe est ferme face à la Russie lorsqu’elle viole le droit international, mais continue à dialoguer lorsque leurs intérêts sont communs. «Je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas rester des partenaires dans le domaine énergétique.»

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Angela Merkel oublie toute précaution oratoire lorsqu’elle aborde les menaces de taxes de Donald Trump visant l’industrie automobile européenne. «Le partenariat transatlantique est difficile à lire pour moi quand j’entends que les voitures allemandes menaceraient la sécurité des Etats-Unis. On en est fier. Sait-on que la plus grande usine de BMW est aux Etats-Unis et qu’elle exporte des véhicules en Chine? Si c’est soudainement une menace, on s’étonne, on trouve cela effrayant!» Elle appelle là encore à des pourparlers.

Face à un monde qui «se défait comme un puzzle», la question est de savoir si l’on trouve des solutions «de façon partagée ou si on agit seul», a-t-elle conclu sans prononcer une seule fois le nom de sa principale cible: Donald Trump. Seule consolation: la veille au soir, le sénateur républicain Lindsey Graham expliquait que «le multilatéralisme est compliqué mais c’est toujours plus simple que d’agir seul». «J’ai été heureuse de l’entendre», a conclu Angela Merkel sous un tonnerre d’applaudissements, confirmant son statut de principal opposant au président des Etats-Unis.