Allemagne

Angela Merkel est réélue, mais affaiblie

La CDU est arrivée en tête des législatives dimanche, mais elle a fortement reculé au profit du parti populiste AfD et des libéraux du FDP. De difficiles négociations s’annoncent en vue de former le prochain gouvernement

La CDU d’Angela Merkel a remporté les élections législatives dimanche en Allemagne. Mais la fête est gâchée par l’entrée historique de la droite nationaliste à la Chambre des députés. La formation d’une majorité s’annonce compliquée.

La chancelière cherchera à former son prochain gouvernement en étant affaiblie. Son parti chrétien-démocrate a subi des pertes «dramatiques» selon les observateurs, avec 32,5% des voix, soit 9 points de moins qu’en 2013. Entourée de la direction du parti au grand complet, Angela Merkel s’est présentée dans la soirée face à ses partisans, revendiquant sa victoire mais admettant avoir «espéré un résultat plus élevé».

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Le SPD sombre

Son partenaire de coalition, le SPD, réalise de son côté le pire score de son histoire, à 20% des voix, en baisse de près de 6 points. Les sociaux-démocrates, laminés, ont exclu dans la soirée une reconduction de leur coalition avec Angela Merkel. «C’est un très mauvais résultat, une lourde défaite.

Aujourd’hui, la grande coalition s’achève, a déclaré la sociale-démocrate Manuela Schwesig, l’ancienne ministre de la Famille d’Angela Merkel, à l’annonce des projections des résultats du scrutin. Les électeurs nous ont clairement donné comme mandat d’entrer dans l’opposition.» Longuement applaudi par ses supporters, Martin Schulz, la tête de file du SPD, a reconnu «la lourde et amère défaite» de son parti.

FPD et AfD gagnent des voix

Face à la chute libre des partis qui ont dominé la vie politique du pays depuis la fin de la guerre, deux partis sortent renforcés du scrutin. Les libéraux du FDP (10,5% des voix), qui avaient été expulsés du parlement en 2013, font leur retour au Bundestag. Dimanche soir, ils se sont déclarés prêts à entamer des négociations avec la CDU d'Angela Merkel en vue de constituer un gouvernement après les élections législatives. Mais pas à n'importe quel prix.

«Nous souhaitons inverser la tendance pour notre pays et s'il devient évident lors des discussions que ces objectifs peuvent être atteints, alors bien sûr nous serons disponibles» pour une coalition, a déclaré le chef de file du FDP Christian Lindner, dont le parti a obtenu plus de 10% des suffrages. «Si cela n'est pas le cas, notre mission sera d'aller dans l'opposition», a-t-il poursuivi.

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Le parti populiste AfD, 13,5% des voix, fait pour sa part une entrée fracassante au parlement. C’est une première depuis 1945 pour un parti qui tient des discours anti-immigrants, anti-islam, anti-euro et révisionnistes. L’AfD a surtout mobilisé chez les abstentionnistes mais aussi du côté de la CDU – un million des voix de l’AfD viennent du camp chrétien-démocrate.

Ramener les AfD vers la CDU

L'un des prochains «défis de la législature» sera de ramener ces électeurs vers la CDU, a insisté la direction du parti dans la soirée. «L’entrée de l’AfD au Bundestag est un grand test pour l’Allemagne», a souligné Angela Merkel. Selon les sondages réalisés à la sortie des urnes, le vote pour les populistes est clairement un vote sanction contre sa politique d’accueil des réfugiés.

86% des électeurs de l’AfD estiment que «douze ans de Merkel au pouvoir, ça suffit». 74% d’entre eux sont d’avis que «la CDU a abandonné ses positions de droite». Les sondages révèlent également une certaine sympathie d’une grande partie du corps électoral pour l’AfD: 49% des Allemands sont ainsi d’avis que «l’AfD comprend mieux les préoccupations des Allemands que les autres partis». 37% trouvent positif le fait que «l’AfD veuille limiter l’influence de l’islam en Allemagne». 86% des Allemands sont toutefois d’avis que «l’AfD ne se distancie pas assez de l’extrême droite». Dans la soirée, des manifestants se sont spontanément réunis à Berlin pour protester contre l’entrée des populistes au sein du parlement.

Deux partis résistent

Deux partis échappent au grand chamboulement politique sorti des urnes dimanches: les Verts (9,5%) et les néo-communistes de Die Linke (9%) sont stables par rapport à 2013.

Si le SPD refuse effectivement toute reconduction de la coalition avec Angela Merkel, la chancelière n’aura d’autre alternative que de se rapprocher des libéraux et des Verts.

Pour l’Allemagne, ce serait une expérience inédite: jamais le pays n’a été gouverné par une coalition de trois partis. Connu sous le nom de coalition «Jamaïque» (en raison des couleurs des trois partis, qui évoquent celles du drapeau de l’île des Caraïbes), ce scénario laisse augurer de longues et difficiles négociations, tant les positions des Verts et des libéraux semblent éloignées sur l’environnement, la sécurité ou l’Europe.

Une coalition avec les Verts et les libéraux?

Les Verts et les libéraux ont tous deux signalé être prêts à entamer des négociations avec Angela Merkel. «Nous entamerons de telles négociations avec grand sérieux», assure Winfried Kretschmann, le ministre-président du Land du Bade-Wurtemberg, seul Vert à diriger un des 16 Länder allemands. «Pour qu’il y ait une coalition avec nous, il faut que la CDU devienne plus écologique, que le FDP devienne plus social et que la CSU bavaroise devienne plus libérale, ce ne sera pas facile», commentait dimanche le Vert Jürgen Trittin. Une coalition Jamaïque augurerait également de relations plus difficiles avec le principal partenaire de l’Allemagne, la France. Le FDP est opposé aux projets de réformes de la zone euro – considérés comme une tentative de mutualisation de la dette – voulus par le président français Emmanuel Macron. 


L’Alternative für Deutschland entre au parlement

Le parti populiste AfD a obtenu 13,5% des voix. L’extrême droite entre au parlement pour la première fois depuis 1949

L’AfD a donc largement réalisé ses objectifs. Ce parti populiste de droite visait au moins 10% du corps électoral. Il en a obtenu 13,5% d’après les sondages de sortie des urnes. C’est la première fois qu’un parti d’extrême droite entre au Bundestag, depuis la création de la République fédérale d’Allemagne en 1949. L’AfD est particulièrement forte dans les Länder défavorisés de l’ex-RDA et auprès des Russes-Allemands (ces populations allemandes de souche qui ont fui l’ex-Union soviétique pour l’Allemagne au début des années 90). Son électorat est majoritairement masculin et âgé.

«Vision d’horreur»

Troisième parti derrière les chrétiens-démocrates de la CDU et les sociaux-démocrates du SPD, l’AfD peut espérer prendre la tête de l’opposition au Bundestag, en cas de reconduction – incertaine – de la coalition CDU-SPD que dirigeait Angela Merkel depuis 2013. «C’est une vision d’horreur!» estime la députée néo-communiste Petra Sitte, rappelant que le parti leader de l’opposition reçoit traditionnellement le poste de président de la commission budgétaire du parlement, et prend la parole juste après le chancelier lors des débats parlementaires.

L’AfD, dont le discours nationaliste, voire raciste et antisémite, semble avoir dénoué la parole d’une minorité de droite jusqu’alors silencieuse, obtiendrait ainsi au Bundestag une tribune d’une grande importance stratégique. Petra Sitte redoute une dégradation du débat politique – jusqu’alors très policé – au sein du parlement allemand. «On a déjà une idée assez précise de leur façon de faire de la politique dans les parlements régionaux: on y entend des choses qui auraient été impensables il y a encore cinq ans», souligne la députée.

L’AfD, née en 2013 pour protester contre les plans de sauvetage de l’euro, tombée dans l’oubli et menacée de disparition jusqu’à sa reconversion à la lutte contre l’islam et l’immigration à la suite de l’arrivée massive de réfugiés à l’automne 2015, siège dans 13 des 16 parlements régionaux du pays. Le parti y mène une politique d’obstruction parlementaire quasi systématique.

Mais l’AfD est un parti fortement divisé, parcouru de querelles d’influence entre une aile «modérée» autour de sa cheffe, Frauke Petry, et une aile radicale autour d’Alexander Gauland. La guerre des chefs pourrait éclater au grand jour au lendemain des élections, à l’aube du congrès du parti en octobre. «L’AfD ne peut jouer un rôle politique en Allemagne que si elle se concentre fortement sur sa gauche, estime le politologue Oskar Niedermayer. Un parti de droite qui ne se limite pas sur son extrême droite n’a pas de chance en Allemagne, à cause de notre passé.» Oskar Niedermayer est convaincu que l’AfD n’aura pas d’effet sur la démocratie allemande «puisque personne n’est prêt à faire de coalition avec les populistes.»

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