Angela Merkel,

le règne du sphinx

Dépourvue d’idéologie, pragmatique, la chancelière jouit d’une popularité sans pareil. Mais, jusqu’à présent, elle n’a pas eu à démontrer un vrai courage politique qui consacrerait son autorité

«Une sorte de sphinx noir qui parle par énigmes» a dit un jour d’Angela Merkel le chef du Parti libéral allemand, Guido Westerwelle, décontenancé par l’évolution sociale-démocrate de la chancelière conservatrice. Angela Merkel a beau être une femme souriante, souvent chaleureuse, d’une grande simplicité dans ses contacts et son mode de vie, ses motivations, sa vision de la société, son mode de pensée et de fonctionnement demeurent indéchiffrables. De son appétit de pouvoir comme de ses propres convictions, rien n’apparaît.

En tout cas, «ses idéaux politiques ne sont pas immédiatement discernables», explique l’un de ses meilleurs biographes, Gerd Langguth. Il poursuit: «Elle n’aime pas beaucoup montrer les cartes qu’elle a en mains. Elle agit sans arrière-fond idéologique. Mais avant chaque décision importante, elle se demande toujours si cela nuit ou non à un nouveau mandat pour la Chancellerie.»

On a avancé toutes sortes d’explications. Une physicienne, une fille de pasteur élevée dans l’ex-République démocratique allemande, une scientifique débarquée en politique sur le tard, à 36 ans, un talent pour sa propre mise en scène. De tout cela un peu, sans doute.

La plus grande énigme que la chancelière continue à poser aux Allemands, aux politologues comme à ses adversaires politiques, c’est celle de sa popularité. Elle a strictement séparé sa vie privée de ses engagements politiques, elle ne fait que rarement la couverture des magazines people, on ne sait en fait pas grand-chose sur elle. Ses collègues du gouvernement ou de la direction de la CDU «ne la considèrent pas vraiment comme une femme, mais comme une politicienne», dit d’elle Dirk Kurbjuweit, chef du bureau berlinois du Spiegel.

Qu’importe, les Allemands aiment Angela Merkel, cette femme de 55 ans qui leur apparaît comme une citoyenne normale, une sorte de Mme Tout-le-monde. La moitié d’entre eux aimerait bien aller boire un café avec elle. Alors que son parti stagne, aux alentours de 35% des intentions de vote, sur les mêmes bases qu’avant les élections de 2005, elle-même jouit d’une popularité sans égale. Tout indique qu’elle restera la chancelière après les élections de dimanche 27 septembre. C’est ce que souhaitent trois quarts de ses compatriotes, y compris ceux qui se déclarent proches de la gauche.

Ainsi l’ancien bourgmestre social-démocrate de Hambourg, Klaus von Dohnanyi. Comme membre du SPD, il regrettait de ne pouvoir voter pour elle, mais lui souhaitait sincèrement bonne chance. «C’est la politicienne la moins prétentieuse que je connaisse. La politique allemande doit de manière urgente devenir plus proche de la réalité. Son ambition à elle est de diriger l’Allemagne sur un mode raisonnable. Elle ne fait aucun cas de ce qu’elle sait par avance ne rien devoir rapporter», avouait-il dans une interview au Spiegel.

Ce qui plaît aux Allemands, c’est que la femme «la plus puissante du monde» selon le magazine Forbes, celle qui tient tête à Vladimir Poutine, reçoit le dalaï-lama malgré la colère des Chinois, domine Nicolas Sarkozy de la tête et des épaules, cette femme-là, qui tient sa place sur la scène mondiale, est restée d’une extrême simplicité. Le pouvoir ne semble pas lui être monté à la tête.

«Elle incarne l’Allemagne, le calme, l’absence d’excitation, nous ne sommes pas Hollywood», dit Inga Griese, chroniqueuse au quotidien Die Welt.

Pour la reporter Margaret Heckel qui l’a suivie dans plusieurs voyages, «c’est une femme dans la cinquantaine qui dit d’elle-même qu’elle est contente de ce qu’elle fait. Quelqu’un qui a vraiment du plaisir à préparer une soupe de pommes de terre ou d’enfourner un gâteau aux prunes et qui n’exhibe pas son enracinement pour faire du show politique.» Une femme qui aime aussi de temps à autre faire ses courses dans la galerie marchande de Mohrenstrasse, au centre de Berlin, même si l’omniprésence de ses gardes du corps provoque parfois un peu de tumulte.

Quelques rares amis ont eu le privilège d’être invités dans la modeste maison de campagne qu’elle possède avec son mari, le physicien Joachim Sauer, dans l’Uckermark, une région de petits lacs au nord-est de Berlin où elle aime encore aller nager. C’est Angela Merkel qui faisait la cuisine, des mets simples, comme des truites.

Par contraste avec les années machistes de l’ex-chancelier Gerhard Schröder, ses havanes, ses grands bourgognes et ses costumes Brioni, cette simplicité de mœurs, presque calviniste, cette réserve d’Angela Merkel sont appréciées.

Mais attention, elle maîtrise non seulement les nouveaux médias électroniques comme la messagerie de son téléphone portable ou les «twitters», mais aussi l’utilisation des médias et l’art de se mettre en scène. Ce qui apparaît au premier regard comme un geste ou une pose spontanée est souvent très minutieusement réfléchi. Comme un moment de détente mis en scène avec les grands de ce monde dans une des fameuses corbeilles de plage de la mer Baltique lors du sommet du G8 à Heiligendamm. Et même son apparition à Oslo, en robe très décolletée pour une soirée à l’opéra, avait été soigneusement réfléchie avec sa styliste. En parfaite scientifique, rien de ce qu’elle fait n’est laissé au hasard. Le charme est à ses yeux une arme dont les femmes ne doivent pas renoncer à se servir. Dans le spot publicitaire diffusé actuellement à la télévision, elle avoue avec humour «avoir compris l’importance politique d’une nouvelle coiffure».

De son enfance et de sa jeunesse sous le régime communiste, Angela Merkel, née Kasner, a gardé une certaine méfiance face aux grands mouvements de foule et aux déclarations pompeuses. On lui a assez reproché l’absence de grands discours télévisés à la nation au moment de la crise financière. Quelque chose d’éloquent et de mobilisateur. Son intervention face à la presse fut comme toujours factuelle, pédagogique, sans pathos. «Je comprends l’envie des gens dans ces moments difficiles, mais à la fin un discours reste un discours et ce qui est décisif ce sont les actes», a-t-elle répondu.

Cette méfiance héritée de la RDA s’adresse aussi à ses interlocuteurs. Lorsqu’elle était encore «das Mädchen», la gamine, ministre de l’Environnement de Helmut Kohl, elle avait avoué un jour avoir la manie de considérer chaque rencontre d’un œil très critique pour savoir ce que son visiteur pouvait bien penser réellement. «Si nous avons retenu quelque chose de la RDA, c’est un flair affiné pour repérer l’honnêteté. J’ai toujours été très méfiante et cela m’aide encore aujourd’hui à l’ouest.»

Entrée très tard en politique, après la chute du Mur, comme attachée de presse du mouvement Demokratischer Aufbruch, puis porte-parole adjointe du dernier gouvernement de RDA, Angela Merkel n’a pas véritablement d’attache émotionnelle avec son parti, l’Union chrétienne-démocrate. A l’époque, elle aurait tout aussi bien pu adhérer au SPD ou aux Verts, comme une partie de sa famille. Cette distance, qui a le désavantage de la priver d’un véritable réseau personnel au sein de la CDU, lui permet de changer rapidement d’option, de laisser tomber une décision sans grands états d’âme. Même si les barons de la CDU grognent dans son dos.

On l’a bien vu après son quasi-échec de 2005. Elle a compris que la majorité des Allemands n’avait aucune envie de remettre en question l’Etat social. Elle a vite abandonné les orientations libérales prises par son parti au congrès de Leipzig l’année précédente. «Elle sent très vite les thèmes qui seront populaires et ceux qui ne le seront pas», selon Gerd Langguth et elle agit en conséquence.

Dans une récente interview, elle avouait que pour elle c’était un peu comme lors de ses études de mathématiques: il y a plusieurs chemins qui mènent au résultat, pourquoi s’obstiner sur le plus court si cela bloque? Dans la grande coalition, la marge de manœuvre de la chancelière était étroite, face au poids presque égal de son partenaire. Elle a donc utilisé un style très consensuel, laissant ses ministres aller le plus loin possible dans l’affrontement avant d’intervenir, en arbitre, pour dégager un compromis.

Dès lors, on lui a beaucoup reproché d’animer le gouvernement plutôt que de le diriger. On parle d’un style présidentiel. Elle ne gouverne pas, elle règne, critique le président du SPD, Franz Müntefering. Non pas qu’elle ne s’intéresse pas aux détails, bien au contraire, mais elle tâche chaque fois de ménager les uns et les autres, de donner un peu à chacun, dit le journaliste Josef Joffe. Elle sait se tenir à l’écart des éclats de voix. C’est ce qui explique en bonne partie ses excellents sondages d’opinion.

Mais dans le fond, critique son biographe Gerd Langguth, qui a lui-même longtemps milité au sein de la CDU, elle n’a jusqu’à présent pas eu vraiment à démontrer un véritable courage politique. Dans une analyse qui vient de paraître sur les styles de gouvernement de Helmut Kohl, de Gerhard Schröder et d’Angela Merkel, il note qu’elle a su se forger une excellente image dans l’opinion, que son sérieux et son application au travail impressionnent. Mais jusqu’ici elle n’a pas eu à empoigner et défendre un seul dossier contre un courant d’opinion hostile. Oser affirmer: «Voilà ma position et je m’y tiens.» Avoir le courage de l’impopularité, c’est ce qui révèle, selon lui, la marque des grands chanceliers et l’émergence d’un véritable leadership.