Europe

Angela Merkel roque et gagne

En plaçant Ursula von der Leyen à Bruxelles et Annegret Kramp-Karrenbauer à la Défense, la chancelière Angela Merkel met ses deux «dauphines» à l’abri des coups, en attendant le lancement officiel de la course à sa succession

Ursula von der Leyen part à Bruxelles. La présidente de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, dite AKK, prend sa succession au Ministère de la défense. En bonne joueuse d’échecs, la chancelière Angela Merkel est parvenue avec ce «roque» à placer deux de ses proches à des postes clés. Elle met au passage AKK, qui peinait à imposer sa ligne au sein du parti, dans une meilleure position pour la course à la chancellerie.

Les deux femmes ont été à un moment ou un autre considérées comme des dauphines potentielles d’Angela Merkel pour prendre la tête de l’Etat. Au gouvernement depuis le premier mandat de la chancelière en 2005, l’étoile d’Ursula von der Leyen s’était toutefois lentement ternie, notamment à l’ombre d’une armée dont les déboires matériels se sont multipliés. Son départ à la tête de la Commission européenne va redorer son image tout en donnant à la chancelière les moyens d’ancrer sa ligne européenne à Bruxelles. Le déplacement pourrait aider Angela Merkel à peaufiner la stature internationale qu’elle tente de laisser derrière elle à l’aube de sa retraite.

Un ministère pour davantage de visibilité

Ursula von der Leyen quitte en revanche la Défense en laissant derrière elle une série de chantiers, de la modernisation d’un matériel vétuste au recrutement laborieux d’une armée de plus en plus présente sur le terrain, de l’Irak au Mali. Placer AKK à la tête de la Défense paraît donc à première vue comme une chausse-trappe, tant ce ministère est réputé difficile.

Pourtant, Angela Merkel «lui ouvre une porte avec un ministère qui peut la rendre très présente», remarque Ulrike Guérot, fondatrice de l’European Democracy Lab, sur la chaîne nationale ZDF. Même si AKK aura «peu de temps pour faire ses preuves» d’ici à la nomination du prochain candidat CDU à la chancellerie, sans doute fin 2020, le Ministère de la défense lui fera gagner en visibilité.

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A l'abri d'un coup d'Etat

Annegret Kramp-Karrenbauer avait quitté il y a un an la présidence de la Sarre, l’une des plus petites régions allemandes, où elle avait emmagasiné un important stock de popularité, pour prendre la tête de la CDU, base de lancement traditionnelle pour la chancellerie. Il lui manquait toutefois une expérience au gouvernement. En prenant la tête de la Défense, «Annegret Kramp-Karrenbauer montre qu’elle n’a pas peur de s’atteler à des tâches difficiles», a immédiatement souligné le président du groupe CDU/CSU au parlement, Ralph Brinkhaus.

Au passage, Angela Merkel met aussi sa dauphine à l’abri d’un coup d’Etat au sein du parti. Elue à la tête de la CDU en décembre 2018, AKK a mal encaissé depuis les mauvais résultats des élections européennes et a multiplié les erreurs tactiques. Résultat: elle est passée début juin de la 5e à la 10e place des personnalités politiques les plus populaires dans les sondages. Seuls 13% des Allemands jugent désormais qu’elle ferait une bonne chancelière, contre 46% en janvier dernier. «Annegret Kramp-Karrenbauer a déçu les attentes et le capital de sympathie qu’elle avait au départ s’est tari», résume le directeur de l’institut de sondage Forsa, Manfred Güllner.

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Une échauffourée mal maîtrisée

Côté gauche, elle s’est aliénée les plus jeunes dans une échauffourée mal maîtrisée avec un youtubeur. De l’autre côté, elle a marqué un virage à droite, en assurant que des situations comme celle de 2015, lorsque la chancelière avait décidé de garder les frontières ouvertes face à l’afflux de migrants, ne «se reproduiraient plus». Elle s’est également démarquée en balayant les propositions pour l’Europe du président français, Emmanuel Macron.

Ces prises de position n’ont pas pour autant rassemblé à droite. La frange très conservatrice du parti, la «Werte Union», soutient déjà une candidature à la chancellerie de Friedrich Merz, son rival malheureux lors des élections à la tête du parti en décembre dernier. Un Friedrich Merz qui pronostique dans la presse que la «grande coalition» ne passera pas l’hiver.

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Meilleur ennemi neutralisé

Dans la manœuvre, la chancelière neutralise aussi pour un temps son meilleur ennemi au sein de la CDU, l’actuel ministre de la Santé, Jens Spahn. Il est avec Friedrich Merz l’un des candidats les plus conservateurs au sein du parti. Dirigeant son ministère au fouet, il a réussi à faire avancer très rapidement plusieurs réformes, peaufinant ainsi son image d’homme d’action.

Son nom était du reste pressenti pour passer au Ministère de la défense. Contre toute attente, la parité hommes-femmes ou le choix personnel d’Angela Merkel l’ont emporté. Ce n’est pas encore un «échec et mat», mais déjà un beau coup pour la chancelière, qui fêtait mercredi ses 65 ans et 13 ans de pouvoir.

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