Allemagne

Angela Merkel, le secret d’une longévité exceptionnelle

Toujours aussi populaire malgré l’exercice du pouvoir, Angela Merkel semble plus que jamais assurée d’entamer un quatrième mandat après le débat télévisé de dimanche soir contre son principal concurrent

Une estrade a été installée sur la place de Molkenmarkt, à Brandenburg an der Havel, petite ville d’ex-RDA à 75 kilomètres à l’ouest de Berlin. Le podium a été décoré aux couleurs du parti chrétien démocrate, la CDU. Angela Merkel en campagne pour les législatives du 24 septembre multiplie les meetings à travers le pays.

Elle est attendue ce soir-là sur la place du marché. Les sondages créditent son parti de 38% des intentions de vote, loin devant le Parti social-démocrate (22% des intentions de vote). Sa réélection, en vue d’un quatrième mandat, semble plus que jamais assurée au lendemain du débat télévisé qui l’a vue s’imposer, dimanche, face à son challenger Martin Schulz. 55% des Allemands l’ont jugée plus convaincante que son rival. Les causes de sa longévité politique ne cessent pourtant de surprendre.

Veste rouge, visage un peu crispé, Angela Merkel traverse le parterre d’invités, serre de nombreuses mains et monte sur le podium. Elle sait ce qui l’attend: comme en Saxe-Anhalt ou en Saxe quelques jours plus tôt, un assourdissant concert de sifflements et de hurlements s’élève dès que sa silhouette paraît sur l’écran géant qui retransmet le meeting.

«Merkel doit partir!» «Dégage!», hurle un groupe compact qui a pris place derrière les cordons de sécurité, brandissant des affiches du parti populiste d’extrême droite AfD au son strident des sifflets à roulette. Le discours de la chancelière est inaudible… ce qui n’empêche pas ses supporters d’applaudir à tout rompre. A l’image du public de Brandenburg an der Havel, le soutien à sa personne est tel dans le pays que son discours semble ne plus avoir grande importance pour une partie de l’opinion.

«Mère Courage»

Angela Merkel pourrait tout simplement éviter l’ex-RDA, où sa popularité a particulièrement souffert de sa décision d’ouvrir les frontières aux réfugiés à l’automne 2015. Mais sa popularité est telle – 59% d’opinions positives – qu’elle peut se permettre à l’occasion quelques minutes «négatives» dans le journal télévisé de 20 heures.

Son refus d’éviter les étapes délicates avec sa caravane électorale en impose en Allemagne. Le magazine Der Spiegel lui donne le surnom de «Mère Courage», qui n’hésite pas à s’attaquer à l’extrême droite.

Angela Merkel est connue pour sa capacité d’adaptation et pour son sens du compromis, souvent présentés comme les principales raisons de sa longévité. Mais sa résistance face à l’AfD le montre: elle «se laisse à l’occasion conduire par des convictions profondes, souligne Jérôme Vaillant, professeur émérite et spécialiste de l’Allemagne à l’université de Lille 3. L’abandon du nucléaire au lendemain de Fukushima et l’accueil des réfugiés en sont des exemples… Toutefois ce qui la caractérise le plus est sa très grande adaptabilité, son pragmatisme et sa capacité à faire la synthèse de toutes les grandes tendances de l’opinion publique. Elle a littéralement siphonné les principales idées de tous les autres partis politiques, plus verte que les Verts après Fukushima, acceptant l’introduction du salaire minimum ou du mariage pour tous revendiqués par les sociaux-démocrates.»

Une redoutable tacticienne

Sous son air mutin et malgré son sourire juvénile, la chancelière serait une redoutable tacticienne, à même de neutraliser chaque concurrent potentiel qui chercherait à lui faire de l’ombre. «Au sein de la CDU, il n’y a pas d’alternative crédible à Angela Merkel», résume Barbara Kunz, chercheuse à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

De la même façon, elle est parvenue à neutraliser tout adversaire politique. Au point que son challenger Martin Schulz n’hésite pas à lui reprocher de «menacer la démocratie». Et les Allemands? Sans enthousiasme ni passion, rassurés par les performances économiques du pays et la chute du chômage, ils s’apprêtent à lui accorder un quatrième mandat.

Un bilan économique positif (un taux de chômage à 3,8%, un excédent budgétaire de 24 milliards d’euros sur le seul premier semestre et un excédent commercial de 252 milliards d’euros), pas de rival et un contexte international perçu comme angoissant depuis l’annonce du Brexit et l’élection de Donald Trump… «Les Allemands sont d’avis qu’avec elle ce n’est pas très excitant mais c’est du solide, et ils aiment le solide», résume Barbara Kunz.

«Les Allemands voient que leur pays va bien et pensent que demain sera forcément pire qu’aujourd’hui, estime Stephan Grünewald, fondateur de l’Institut Rheingold. Angela Merkel incarne pour eux cette permanence du bien-être. Son slogan de campagne – «Pour une Allemagne où il fait bon vivre» – épouse parfaitement cet imaginaire.»

«La trahison de 2015»

En cas de réélection, Angela Merkel devra toutefois affronter une opposition renforcée. «C’est le plus grand défi qu’elle aura à relever dans les mois et les années à venir, poursuit Jérôme Vaillant, car la contestation s’amplifie du côté des populistes de l’AfD et nourrit également certaines réticences au sein de la CDU.»
Le concert de sifflets de Brandenburg an der Havel est là pour le rappeler.

Franck, 41 ans, costume de toile grise sur chemise blanche, sacoche de cuir à l’épaule, barbe de trois jours et lunettes de soleil dans les cheveux, a fait le déplacement depuis Berlin pour en avoir le cœur net. Fonctionnaire d’un ministère fédéral, il ne tient pas à voir son nom figurer dans la presse. Car s’il a pris ce soir-là sa voiture après le travail, c’est pour s’assurer de la force de l’AfD, le parti pour lequel il vote «depuis la trahison de 2015».

«Angela Merkel a divisé le pays avec sa politique d’accueil des migrants, explique l’homme, un verre de bière à la main. Ce n’est plus une politique de droite. C’est une politique d’extrême gauche! En Allemagne, il n’y a que le mouvement antifasciste qui réclamait l’ouverture des frontières à tous ceux qui veulent venir en Allemagne!» Avec 9% des intentions de vote, l’AfD pourrait arriver en troisième position derrière la CDU et le SPD le 24 septembre.

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