Ankara crie au feu au sujet de Kobané mais ne bouge pas

Syrie L’Etat islamique est sur le point de prendre la ville kurde

«Kobané est sur le point de tomber»: alors que les drapeaux noirs de l’Etat islamique (EI) flottaient aux portes de cette ville syrienne à la frontière turque mardi, le président Recep Tayyip Erdogan semblait lancer un appel ferme à la coalition internationale. «Larguer des bombes ne mettra pas fin à cette terreur […] tant qu’il n’y aura pas de coopération entre l’opération aérienne et ceux qui mènent le combat sur le terrain.»

Un appel ferme et pourtant, comment interpréter cette phrase? Recep Tayyip Erdogan appelle-t-il les armées de la coalition à envoyer des troupes dans cette ville kurde assiégée depuis trois semaines par les djihadistes? Suggère-t-il d’armer les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), puisque ce sont eux qui mènent en ce moment «le combat sur le terrain»? Signale-t-il une intervention de la Turquie en territoire syrien, comme l’autoriserait une motion adoptée la semaine dernière au parlement? Impossible de répondre avec certitude.

Recep Tayyip Erdogan a en revanche été clair sur les trois conditions de la Turquie pour s’engager dans la coalition, et donc à Kobané: «Premièrement, il faut décréter une zone d’exclusion aérienne [le long de la frontière syrienne]. Deuxièmement, il faut y instaurer une zone de sécurité. Troisièmement, il faut équiper et former l’opposition modérée en Syrie et en Irak.» Les deux premières – les plus urgentes selon Ankara – n’ont reçu pour l’instant qu’un accueil tiède de Washington. Les Etats-Unis attendent surtout des Turcs qu’ils ouvrent leur base militaire d’Incirlik – située à 250 kilomètres de vol de Kobané – aux avions de la coalition. La motion adoptée par les députés turcs l’autorise en théorie. Mais Ankara attend, et négocie sa participation.

Comment expliquer cette valse-hésitation des Turcs alors même qu’ils affirment eux-mêmes que «Kobané va tomber»? Au-delà de la traditionnelle réserve des dirigeants et de l’opinion publique turcs à intervenir dans leur voisinage, cette attitude souligne à quel point la «perception de la menace» – ou plutôt «des menaces» – diffère selon qu’on se trouve à Ankara ou, par exemple, Washington ou Paris.

La Turquie reproche à ses alliés une stratégie consistant à circonscrire leurs attaques à l’EI, sans inquiéter le régime de Bachar el-Assad. Selon l’analyse d’Ankara, tant que le président syrien se maintiendra au pouvoir et même si l’EI est mis en défaite, le chaos continuera de prévaloir, les groupes terroristes de trouver un terrain fertile et les réfugiés d’affluer en Turquie (ils sont déjà 1,6 million).

Manifestant kurde tué

La réticence des Turcs à s’engager pour Kobané tient aussi à l’inimitié face aux combattants kurdes du PYD (Parti de l’union démocratique) et à leurs «frères» du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) que l’armée turque combat depuis trente ans. Ces derniers jours, Ankara n’a cessé de renvoyer l’EI et le PKK dos-à-dos, expliquant qu’il s’agissait ni plus ni moins de mouvements terroristes similaires.

De quoi provoquer la colère d’une partie des Kurdes de Turquie. Hier, des affrontements ont éclaté entre policiers et manifestants pro-kurdes dans plusieurs villes. Un homme a perdu la vie à Mus, dans le sud-est du pays.

Ces troubles, et la possible chute de Kobané, ne présagent rien de bon non plus pour le «processus de paix» entamé il y a deux ans entre le PKK et le gouvernement turc. Le Parti démocratique des peuples (HDP), principale formation pro-kurde de Turquie, engagée dans le processus, a lancé hier cet ultimatum: «Le chemin vers la paix passe par Kobané. Si l’une tombe, l’autre tombera aussi.»