Orhan Kemal Cengiz cumule les problèmes en Turquie: en tant qu’éditorialiste, il se montre souvent critique à l’égard du gouvernement d’Ankara; il a fait de la cause des droits de l’homme et des libertés fondamentales son cheval de bataille et, enfin, en tant qu’avocat, il prend la défense des avocats persécutés par le régime turc dans les cours de justice. Bête noire du président Recep Tayyip Erdogan, il a appris à conjuguer ruses et stratagèmes pour ne pas finir derrière les barreaux comme nombre de ses confrères. Pourtant, devant la détérioration de la situation sur le plan de la liberté d’expression, il a décidé de dénoncer les violations dont se rend coupable le gouvernement de la manière la plus claire, au risque que ses propos le conduisent directement en prison.

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- Les procès contre les journalistes se multiplient. Des journaux parmi les plus réputés sont contraints de fermer. Assiste-t-on à une salve sans précédent?

- Il y a un changement d’échelle, comme si le pouvoir avait décidé d’en finir avec les voix dissidentes. On est entré dans la troisième phase de cette offensive qui cible la liberté de la presse. Au début, les tribunaux se sont acharnés contre ceux qui dénonçaient la corruption au sommet de l’Etat. Ensuite, les insultes et les propos virulents contre Recep Tayyip Erdogan et contre le premier ministre ont été visés. Désormais, les simples critiques contre la politique gouvernementale sont poursuivies.

- Tous les journalistes sont-ils concernés?

- Non, pas ceux qui louent le gouvernement, mais tous les autres. C’est un système poutinien, même si, aujourd’hui, les deux dirigeants semblent se détester. Leurs méthodes et leur manière d’envisager la critique sont similaires. La contradiction n’a plus lieu d’être. Erdogan est partout, c’est l’éléphant dans la pièce, comme on dit en anglais. Il a tous les pouvoirs, contrôle tout, mais les journalistes acquis à sa cause font mine de ne pas le voir.

Il reste pourtant des voix critiques et indépendantes…

Ma longue pratique des tribunaux me permettait auparavant de décrypter les tendances. Je savais ainsi quels étaient les sujets à ne pas aborder à un moment donné. Et je déplaçais mes critiques sur d’autres thèmes dans une stratégie d’évitement pour ne pas prendre trop de risques. Mais aujourd’hui, parmi ceux qui veulent continuer à contredire le pouvoir, personne n’est plus à l’abri. En prononçant ces mots, j’outrepasse la ligne rouge du gouvernement turc et cela pourrait me coûter très cher. Mais mes paroles n’ont pourtant rien d’injurieux ou de diffamatoire, je ne divulgue aucun secret d’Etat. La situation en Turquie est sans équivalent en Europe.

- Les tribunaux, les juges, la Cour suprême ne veillent-ils pas au respect de la Constitution?

- Le président et ses partisans ont fait main basse sur tous les postes clés. Une pression insupportable est exercée sur les magistrats qui tentent de rester libres. Les juges sont désormais des avocats de l’accusation. Le système s’est grippé et est instrumentalisé par le pouvoir en place. Lorsque le président porte plainte en son nom contre un citoyen ordinaire, ce dernier n’a aucune chance.

- L’autoritarisme du président ne va-t-il pas se retourner contre lui?

C’est peu probable, car il a fait le vide autour de lui. Les contre-pouvoirs médiatiques ou judiciaires sont moribonds. En conséquence, la population n’a plus accès à une information équilibrée. La guerre et le terrorisme sont instrumentalisés pour entretenir un climat de peur et de danger. L’opposition est piégée ou discréditée par le gouvernement sous prétexte qu’elle fait le jeu des ennemis de la patrie, comme le parti pro-kurde HDP.

- Qu’est-ce qui motive Recep Tayyip Erdogan?

- Il caresse plus que jamais le projet de devenir un hyperprésident. Pour cela il doit modifier la Constitution. C’est le sens de sa stratégie, y compris en politique étrangère. Rallier les partis nationalistes sous prétexte de défendre le pays. Après, en ce qui concerne ses motivations profondes, je crois qu’il se voit en calife et que son entourage voudrait aussi qu’il endosse ce costume-là. Il ne faut pas négliger non plus le rôle de la religion, Recep Tayyip Erdogan veut être le grand leader des musulmans sunnites. On pourrait encore revenir en arrière, s’il y avait un changement de pouvoir à l’issue d’élections. Mais cette possibilité s’amenuise et en cas de changement constitutionnel, l’autoritarisme deviendrait irréversible.

- Que pensez-vous des discussions menées avec les Européens?

- Je suis attristé, sinon scandalisé, de voir que l’Europe sacrifie les droits de l’homme pour ses intérêts à court terme.