Les députés français ne se laisseront pas impressionner. Qu’ils soient de gauche comme de droite, ils voteront en majorité ce jeudi une proposition de loi réprimant la négation des génocides, qui comprend bien sûr le génocide des Arméniens. Pas question de céder à la pression turque, à la diplomatie de la menace, même si le ton n’a cessé de monter entre Paris et Ankara ces derniers jours.

Jusqu’à un an de prison

Le texte, déposé par la députée UMP Valérie Boyer, prétend viser tous les négationnismes. La proposition de loi prévoit un an de prison et 45 000 euros d’amende pour celui qui nierait l’existence d’un génocide. Voila déjà dix ans que la France a reconnu le génocide des Arméniens qui a fait un million et demi de morts entre 1915 et 1917. «Mais les citoyens français d’origine arménienne continuent de subir la propagande négationniste de l’Etat turc», regrette l’ancien ministre UMP Patrick Devedjian, lui-même d’origine arménienne. Ankara reconnaît la mort de 500 000 personnes, mais la Turquie considère ces décès comme des dommages collatéraux de la Première Guerre mondiale.

C’est peu dire que l’initiative française de pénaliser les négationnistes déplaît en Turquie. Au cours du week-end, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan n’y est pas allé de main morte. «Si l’Assemblée nationale française s’intéresse à l’histoire, qu’elle se penche donc sur les événements qui ont eu lieu en Afrique, au Rwanda et en Algérie», a-t-il écrit à Nicolas Sarkozy. Il n’est pas le seul à laisser éclater sa colère. Le chef de la diplomatie a même affirmé hier que le président Nicolas Sarkozy avait promis au premier ministre turc de renoncer au projet. Toute la classe politique – majorité comme opposition – est au diapason.

Et la presse s’est elle aussi déchaînée, un quotidien accusant même le président français d’être un «vilain monsieur», moins préoccupé d’histoire qu’il n’y paraît. Les Turcs prêtent à Nicolas Sarkozy l’intention de s’attirer les faveurs de la communauté arménienne à cinq mois du scrutin présidentiel. Une diaspora forte de 400 000 personnes, dont de nombreux électeurs…

A la fureur s’ajoutent les menaces. La Turquie évoque des représailles diplomatiques si la France persiste. Le commerce pourrait aussi en pâtir. Or la Turquie est l’une des premières destinations d’exportation des produits français hors Union européenne.

Double manifestation

Deux délégations turques, l’une composée de parlementaires, l’autre d’hommes d’affaires, se sont rendues en France en début de semaine pour tenter de convaincre le gouvernement de renoncer à cette proposition de loi. En vain. Le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, résume la fermeté de la position française: «La Turquie est un pays ami et allié. Nos liens sont suffisamment forts pour surmonter les épreuves que peuvent traverser nos relations», indique le Quai d’Orsay. Paris forme le vœu que la brouille, inévitable, ne sera que passagère et que la normalisation des relations entre les deux pays ne sera pas remise en cause. Valérie Boyer, l’auteur de la proposition de loi, laisse même entendre que la Turquie devrait adopter aune autre attitude si elle veut un jour intégrer l’Union européenne. Une perspective à laquelle la droite française est toujours opposée.

En attendant, le choc des mémoires risque de se transformer en affrontement sur le pavé. Une manifestation de soutien à la Turquie est organisée aujourd’hui devant l’Assemblée nationale. A quelques centaines de mètres de là, c’est la communauté arménienne qui invite à un rassemblement place de la Concorde.