Irak

Ankara veut défendre son «arrière-cour»

La bataille de Mossoul est un test pour la politique «néo-ottomane» du président Erdogan

Recevant des centaines de maires de villages et de quartiers dans son palais d’Ankara, mercredi, le président turc Recep Tayyip Erdogan a évoqué la réalisation à Mossoul d’un «plan», par des puissances qu’il n’a pas nommées, lequel aurait pour but de «provoquer des affrontements confessionnels». «Nous avons déjoué les plans élaborés par ceux qui critiquent la politique turque vis-à-vis de Mossoul, nous avons déjoué leur projet en Syrie. Ils auraient voulu que nous restions les bras croisés», a-t-il déclaré.

Irrité de voir son pays tenu à l’écart de l’opération en cours dans la grande ville du nord de l’Irak pour la reprendre aux djihadistes de l’organisation Etat islamique (EI), le numéro un turc a promis d’agir. «Nous n’allons pas attendre que les problèmes viennent frapper à notre porte, que les terroristes s’infiltrent sur nos terres. Nous irons les combattre là où ils se trouvent», a-t-il martelé.

La Turquie soupçonne l’Iran de vouloir créer un arc chiite de la mer Caspienne à la Méditerranée. Le risque existe que les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, interdit en Turquie) profitent de la situation pour créer un Etat kurde de Qandyl (le quartier général militaire du PKK à la frontière Iran-Irak) jusqu’à Afrin, le canton kurde dans l’ouest de la Syrie.

«Frères arabes sunnites et turkmènes»

Ankara voit d’un mauvais œil le fait que des combattants du PKK soient présents sur les monts Sinjar à l’ouest de Mossoul, avec l’accord du gouvernement de Bagdad, tandis que leurs cousins syriens du Parti de l’union démocratique (PYD) coopèrent étroitement avec les Etats-Unis pour chasser l’EI du nord de la Syrie.

Recep Tayyip Erdogan se pose en défenseur des «frères arabes sunnites» et des «frères turkmènes» en Irak. L’Histoire est convoquée. Pour la deuxième fois en quelques jours, le traité de Lausanne, signé en 1923 par les pères fondateurs de la République, a été critiqué. «Nous avions 2,5 millions de kilomètres carrés en 1914. Neuf ans après, nous sommes tombés à 780 000 kilomètres carrés. Notre guerre de libération [1919-1922] visait à protéger nos frontières d’autrefois [d’avant Lausanne]. Malheureusement, nous ne les avons pas bien défendues», a dit le chef de l’Etat turc. Mais tout va changer: «La Turquie ne peut rester dans ce statu quo. Ou nous gagnons grâce à notre politique ou nous sommes condamnés à rétrécir.»

Comme la Russie

Ce discours enjôle de larges pans de la population. «Cette politique nationaliste est populaire en Turquie parce que le nationalisme est l’expression du patriotisme. Par conséquent 70% des Turcs en sont fiers et il me semble que l’opposition républicaine la soutient elle aussi», explique Aydin Selcen, ancien consul de Turquie à Erbil, dans la région autonome kurde du nord de l’Irak.

Ces derniers jours, la presse progouvernementale n’a eu de cesse de publier des cartes d’avant le traité de Lausanne, quand Mossoul et Kirkouk – à 200 kilomètres de là vers le sud-est – faisaient partie de l’Empire ottoman. Ilnur Cevik, éditorialiste du quotidien progouvernemental Sabah et conseiller du président, l’a rappelé dans les colonnes du journal, le 3 octobre: «Le nord de l’Irak et la Syrie sont nos arrière-cours.» Il y cite le cas de la Russie, habile à imposer l’idée que l’espace post-soviétique était sa zone naturelle d’influence.

La revendication d’un droit de regard sur les anciennes terres impériales était l’axe principal de la politique étrangère «néo-ottomane» voulue par l’ancien premier ministre Ahmet Davutoglu. Il n’est plus chef du gouvernement depuis mai 2016 mais ses idées sont restées.

En plein rabibochage avec le président russe Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan semble prêt à jouer la carte de la protection des Turkmènes et des sunnites d’Irak, à l’image de Moscou, prompt à justifier l’annexion de la Crimée et l’invasion des régions de l’est de l’Ukraine par la nécessité de se porter au secours des populations russophones en danger. Selon Aydin Selcen, «Erdogan voit Poutine et Assad agir, il voit que la communauté internationale est muette. Alors il se demande: «Pourquoi pas moi?»

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