Journalisme

Ann Telnaes, la femme qui croque Trump

L’Américaine publie ses cartoons animés sur le site du «Washington Post». Elle se bat pour le respect de la liberté d’expression alors qu’elle a elle-même été victime de censure

Pendant cette année anniversaire de ses 20 ans, «Le Temps» met l'accent sur sept causes emblématiques de nos valeurs. Nous nous penchons d'abord sur les défis du journalisme à l’heure où le secteur est chamboulé par l’ogre numérique, où les fausses nouvelles pullulent, et où les pouvoirs politiques veulent reprendre la main sur l’information. Après avoir raconté la semaine dernière comment travaillaient 5 autres «Temps» dans le monde, nous vous proposons cette semaine des portraits de journalistes qui font bouger les lignes. Premier portrait aujourd'hui: la dessinatrice de presse américaine Ann Telnaes

Quand elle croque Donald Trump, elle ne fait pas les choses à moitié: elle le dessine obèse, rougeaud, avec des lèvres boudeuses et de tout petits doigts boudinés. Ann Telnaes est une cartoonist, lauréate du Prix Pulitzer du dessin de presse en 2001. En 2007, face à la crise qui touche les médias, elle cherche à se renouveler et décide de donner du mouvement à ses dessins. Elle en fait des animations et des petits GIF. Le premier à mordre à l’hameçon est le Guardian. Puis, le Washington Post, journal avec lequel elle collabore depuis pour la version digitale.

Le déclencheur de Tian’anmen

«Personne ne dessine Trump aussi bien qu’elle: il fallait une femme dessinatrice pour capturer et traduire de façon aussi sensible, et affreusement révélatrice, le côté repoussant du personnage. Sous son trait de crayon, c’est le gros porc tacheté de rougeurs qui apparaît», nous avait glissé Patrick Chappatte, qui dessine notamment pour le Temps et le New York Times. Il la connaît bien. Mais Ann Telnaes, très sensible à la condition féminine et forcément heurtée par le comportement de Donald Trump à l’égard des femmes alors qu’elle a elle-même été victime de harcèlement sexuel, assure pourtant qu’elle ne le dépeindrait pas différemment si elle était un homme. On insiste. Vraiment? Féministe jusqu’au bout du crayon, Ann Telnaes rétorque: «Vraiment. Je dessine simplement Trump comme je le ressens. Mais que l’on soit homme ou femme, le vécu de chacun peut bien sûr avoir un peu d’influence sur ce que l’on fait…»

Naturalisée américaine, Ann Telnaes est née en Suède d’un père norvégien et d’une mère allemande. Ses parents sont arrivés aux Etats-Unis quand elle était toute petite. Elle ne s’est pas tout de suite tournée vers le dessin de presse. Diplômée du California Institute of the Arts, elle a d’abord travaillé dans des studios d’animation pour Disney, avant de devenir «show designer» pour la compagnie. Elle l’avoue, jeune, elle n’était pas vraiment intéressée par la politique. Mais deux événements l’ont fait basculer vers son domaine d’excellence. Le premier, c’était au printemps 1989. «J’avais souvent la télévision allumée quand je travaillais. Un jour, je suis tombée sur les manifestations de la place Tian’anmen, qui m’ont profondément marquée.» En 1991, ce sont les auditions au Congrès du juge conservateur Clarence Thomas, pour la Cour suprême, qui la font bouillonner. Une ex-collègue du juge l’accuse de harcèlement sexuel, mais ce témoignage n’est pas pris au sérieux par les sénateurs. Ann Telnaes est révoltée. Elle fait une série de dessins qu’elle envoie à plusieurs journaux. Elle a trouvé sa voie.

Deux dessins censurés

Aujourd’hui, Donald Trump est une source inépuisable pour cette femme engagée. La censure, elle l’a subie à deux reprises récemment. A propos des heurts de Charlottesville, en été 2017, entre suprémacistes blancs et antiracistes. Donald Trump a été très critiqué pour avoir tardé à dénoncer la violence des extrémistes de droite. Ann Telnaes a bien sûr été très inspirée. Son responsable au Washington Post, beaucoup moins. Deux dessins ont été refusés. L’un représentait le président au centre d’une grande montre, accroché avec sa cravate, comme s’il était pendu. Une image qui renvoie à certaines pratiques du Ku Klux Klan.

Son coup de crayon incisif lui a-t-il valu des réactions ou des tentatives d’intimidation de la Maison-Blanche? Aucune. «Parce que Trump ne regarde que la télévision!» rigole-t-elle. Mieux: le président a bien malgré lui fait sauter quelques verrous: «Avant lui, nous n’aurions jamais publié un dessin avec le mot pussy». Une allusion à la phrase où Trump se vante de pouvoir faire tout ce qu’il veut avec les femmes, «y compris les attraper par leurs parties génitales». Ann Telnaes salue le travail des médias américains sur l’administration Trump, mais ne peut s’empêcher d’envoyer des piques. «Ils n’ont pas été assez bons pendant les primaires. Nous les cartoonists, nous avons réussi à cerner Trump beaucoup plus rapidement, en insistant sur le côté arnaque du personnage, sa propension à agir comme un dictateur.»

«J’espère que tu vas te faire violer jusqu’à en mourir»

Ann Telnaes a été victime d’une campagne de dénigrement particulièrement féroce sur les réseaux sociaux. C’était en décembre 2015. Elle s’était inspirée d’un clip de campagne de Ted Cruz, où le candidat apparaissait avec ses deux filles. Dans son dessin, elle les transforme en petits singes savants, en laisse. «Pute, tes jours sont comptés», «Fais-nous plaisir, va te faire pendre», «J’espère que tu vas te faire violer jusqu’à en mourir»: voici un petit échantillon des attaques qu’elle a subies. Le Post a préféré retirer le dessin du site parce qu’il touchait à un tabou: les enfants. «Or je ne m’attaquais pas aux enfants, mais bien à la façon dont Cruz les instrumentalisait à des fins de propagande.» Jamais en vingt-cinq ans de métier, elle n’avait été attaquée aussi violemment. Des propos misogynes au vitriol, amplifiés par l’immédiateté des réseaux sociaux et le travail d’intimidation des réseaux de Cruz.

Mais Ann Telnaes a le cuir épais. Sa rage et sa détermination à défendre le premier amendement de la Constitution n’ont fait que s’amplifier. Elle est d’ailleurs en train de mettre la touche finale à un symposium sur la liberté d’expression et les trente ans de l’arrêt Hustler Magazine v. Falwell. Une affaire qui opposait un télévangéliste à Larry Flynt, patron du magazine Hustler. Ce dernier a obtenu gain de cause devant la Cour suprême pour une caricature que l’évangéliste jugeait offensante. L’Association des cartoonists américains a soutenu le roi du porno dans cette affaire. «Un arrêt déterminant pour le droit à la satire dans une démocratie», conclut Ann Telnaes, plus consciente que jamais que ses traits de crayon peuvent s’avérer diablement plus efficaces que mille mots.


Profil

1960: Naissance le 15 novembre à Stockholm.

1992: Publie son premier dessin de presse.

2001: Obtient le Pulitzer du dessin de presse.

2008: Début de sa collaboration avec le Washington Post.

2017: Reçoit le Prix Reuben de la «National Cartoonists Society». Première femme à avoir à la fois le Reuben et le Pulitzer.

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