Anne Sinclair est arrivée à New York, lundi 16 mai dans l’après-midi. La journée de mardi avait été réservée aux avocats qui défendent le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), Dominique Strauss-Kahn, incarcéré dans la prison de Rikers ­Island. Elle était accompagnée d’Anne Hommel, une amie du couple mais aussi la meilleure connaisseuse de la presse américaine, au sein de l’équipe de quatre communicants d’Euro RSCG, qui conseillent depuis des années Dominique Strauss-Kahn.

Devant ses proches, l’épouse du directeur général du FMI a toujours affiché son absolu scepticisme sur l’accusation qui frappe aujourd’hui DSK. Dimanche 15 mai, quelques heures après la déflagration, l’ancienne journaliste a publié un communiqué affirmant qu’elle ne croyait «pas une seule seconde aux accusations qui sont portées contre [son mari]» et disant: «Je ne doute pas que son innocence soit établie.»

Depuis, en liaison avec les avocats américains de Dominique Strauss-Kahn, Benjamin Brafman et William Taylor, elle a tout mis en œuvre pour faciliter sa défense et tenter de lui éviter la prison, proposant un million de dollars de caution, en vain. Puis, avant même que sa mise en liberté ne soit refusée, Anne Sinclair, qui est elle-même née à New York et parle parfaitement l’anglais, a pris l’avion pour les Etats-Unis.

Ce n’est pas la première fois que l’ancienne star du petit écran traverse les difficultés aux côtés de son mari. Mais c’est sans aucun doute la crise la plus grave qu’ils aient eu à affronter. Les conseillers de Dominique Strauss-Kahn ont d’ailleurs toujours pensé qu’elle était un atout maître dans les ambitions de son mari, tant il est vrai qu’elle les a encouragées, financées, protégées. «C’est son combat, sa vie, donc je l’accompagne», déclarait-elle déjà en 2006 au Monde, lors des premières primaires socialistes. «Strauss» et Anne Sinclair ont de nombreux points communs. Même âge, 62 ans, à quelques mois près. Même appétit pour une vie qui les a réunis sur le tard, en 1991, dans un deuxième mariage pour elle, un troisième pour lui, et les a placés à la tête d’une famille recomposée de six enfants (quatre pour lui et deux pour elle, issus de son union avec le journaliste Ivan Levaï). Même goût pour la politique. Même attachement à une judéité plus culturelle pour lui, plus religieuse, quoique libérale, pour elle.

Lorsqu’ils se marient, Anne ­Sinclair est la star de télévision la plus populaire de France. Des yeux bleus, un carnet d’adresses politique inégalé, elle a en outre prêté son visage aux Marianne qui trônent dans les mairies. Leurs témoins de mariage respectifs sont à l’image des deux cercles qu’ils unissent à travers eux. DSK a choisi son père, Gilbert, et son ami Lionel Jospin. Elle est assistée de la philosophe Elisabeth Badinter et de la productrice Rachel Kahn, épouse du journaliste Jean-François Kahn. «Strauss» est alors ­surtout reçu dans les milieux politiques, économiques et universitaires. Elle lui amène ses propres amis, du philosophe Bernard-Henri Lévy à l’humoriste Guy Bedos qui, s’ils ne partagent pas forcément les idées de DSK, apprécient son intelligence et sa sensibilité libertaire.

Elle est aussi riche de l’héritage à la fois financier et culturel de son grand-père, le grand marchand d’art de l’entre-deux-guerres Paul Rosenberg. Plusieurs centaines de millions d’euros, notamment en tableaux. La collection de Paul Rosenberg était splendide: Degas, Matisse, Braque, Léger. Picasso a peint Micheline Rosenberg, «Nanette», la mère d’Anne Sinclair, sur l’une de ses toiles. Mais aussi d’une vision vécue de l’adversité.

Pendant la guerre, Paul Rosenberg, lucide sur la politique nazie, a emmené sa famille à New York après avoir caché en vain sa collection. Spolié par l’occupant, il est parvenu à la récupérer, mais la guerre a marqué la famille. Micheline, la petite fille peinte par Picasso, épouse Robert Schwartz, un jeune juif qui, dans la Résistance, a changé son nom pour celui de Sinclair. Leur fille, Anne, en gardera un goût certain pour l’engagement, la politique et le journalisme, qu’elle embrasse dès l’âge de 25 ans.

Avec elle, Dominique Strauss-Kahn goûte un nouveau train de vie, et aussi une certaine vision de cette France qu’en star du petit écran Anne Sinclair appelle «le grand public». A 20 ans, elle a collé des affiches électorales pour Pierre Mendès France. A 40, devenue l’intervieweuse politique vedette de TF1, elle n’a pas caché ses engagements, refusant ainsi de recevoir Jean-Marie Le Pen, quand toute la classe politique se pressait sur le plateau de 7 sur 7. Après son départ de TF1, elle mène campagne aux côtés de DSK, qui passe alors pour l’un des plus brillants héritiers de la deuxième gauche, adepte d’une social-démocratie basée sur la redistribution fiscale, l’éducation et le réalisme économique.

A Sarcelles (Val-d’Oise), la ville dont il est le maire, elle vient avec lui sur les marchés. Chacune de ses apparitions fait sensation. Dans les milieux de la gauche culturelle, son engagement à la fois sincère et bobo suscite la sympathie. Elle épaule «Strauss», l’accompagne, le soutient, indéniablement. En 1999, lorsqu’il doit faire face au scandale de la MNEF et démissionner du gouvernement Jospin, dont il était pourtant, au Ministère de l’économie, la figure la plus en vue, elle le défend pied à pied.

Blanchi par la justice en 2001, il caresse à nouveau des ambitions nationales. C’est Anne Sinclair qui lui en offrira les moyens. Elle paie le loyer d’un grand appartement, rue de La Planche, à deux pas de l’Hôtel Lutetia, au cœur de Paris. Elle dote la machine des outils nécessaires: secrétariat, sites internet et budget important consacré aux enquêtes d’opinion. Elle offre aussi au couple une vie d’un certain luxe, entre Paris et un très beau riad à Marrakech.

Lorsqu’il est nommé à la tête du FMI, en 2007, c’est encore elle qui achète, pour 4 millions de dollars (2,9 millions d’euros), la belle maison de brique occupée par le couple dans le quartier de Georgetown, au cœur de Washington. Mais la France lui manque. On lui prête, plus encore qu’à son mari, des ambitions présidentielles. «Elle a toujours voulu prouver que, soixante-quinze ans après Léon Blum, les Français étaient capables d’élire un juif», assure l’un de ses amis, «à ses yeux, cela aurait été une formidable revanche sur l’Histoire».

Anne Sinclair a toujours balayé les rumeurs qui circulaient sur la vie privée de son mari. Elle refusera même de s’adresser pendant plusieurs mois à son amie Elisabeth Badinter, qui avait tenté un jour de lui en parler. Lorsque, en pleine crise financière, à l’automne 2008, Dominique Strauss-Kahn est soupçonné d’abus de pouvoir après avoir eu une liaison avec une économiste du FMI, Piroska Nagy, elle surmonte l’humiliation et monte au créneau, comme Hillary Clinton l’avait fait pour son mari.

«Chacun sait que ces choses peuvent arriver dans la vie de tous les couples […], écrit-elle sur son blog. Pour ma part, cette aventure d’un soir est déjà derrière nous; nous avons tourné la page; nous nous aimons comme au premier jour.»

Ces derniers jours, alors que Dominique Strauss-Kahn continuait à maintenir le suspense autour de sa candidature à l’élection présidentielle, poursuivant ses voyages aux quatre coins de la planète pour le FMI, c’est en grande partie elle qui maintenait le lien, en restant plus longuement que lui à Paris. Lundi, ses amis l’ont vue prendre l’avion pour New York, à la fois combative et effondrée.

«Elle a toujours voulu prouver que, 75 ans après Léon Blum, les Français étaient capables d’élire un juif»

«Elle a toujours voulu prouver que, 75 ans après Léon Blum, les Français étaient capables d’élire un juif»