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Et si, avec Emmanuel Macron, la «génération Sinclair» était en train de disparaître? A cette question, l’ancienne journaliste vedette de la télévision française sourit, puis acquiesce. Son livre récemment paru Chronique d’une France blessée (Ed. Grasset) raconte quelque part cette disparition programmée.

François Hollande, le président sortant toujours aussi impopulaire, est un ami de longue date. Difficile d’oublier, aussi, combien l’ombre de son ex-mari Dominique Strauss-Kahn plana sur la campagne présidentielle de 2012, après le scandale du Sofitel de New York. Cinq ans plus tard, la fondatrice de la version française du Huffington Post regarde un monde politique hexagonal s’écrouler sous les coups de boutoir du Front national en redoutant que «l’ère des mensonges» l’emporte sur le respect du savoir et de la connaissance. Entretien inquiet.

Le Temps: Nous l’observons tous: la France de 2017 est fracturée. Vous la jugez «blessée». Vous ressentez personnellement ces blessures?

Anne Sinclair: Il faut accepter la réalité. Après l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, tout peut arriver. Il peut se passer n’importe quoi. Nous avons vu, l’an dernier, les conséquences politiques d’une Amérique moyenne blessée. Nous sommes aux prises, aujourd’hui, avec une France moyenne blessée. Est-ce une anomalie? Non. Le monde entier est fracturé. Notre époque est profondément troublée. La volonté de balayer ceux qui sont au pouvoir, le dénigrement des savants et des sachants, tout cela est très ancré, aujourd’hui, dans une grande partie du pays. Mon livre est né de cette inquiétude. Oui, cette France m’inquiète.

– Les sondages sont unanimes. Emmanuel Macron semble très bien placé pour l’emporter. Une raison d’être rassurée?

– Je ne pousserai aucun ouf de soulagement si Marine Le Pen est battue dimanche après avoir réuni 40% des électeurs. Une terrible question restera posée: que veut la France désemparée qui aura voté pour elle? Et quelles seront les conséquences, pour notre vie publique, de ce fossé électoral alors que les Français voteront un mois plus tard pour les législatives? Elle a montré le vieux visage de l’extrême droite lors du débat télévisé. La dédiabolisation était une supercherie. Le Pen is back! Il y a de quoi être très inquiet pour un avenir proche. Je trouve davantage de raisons d’être optimiste pour un avenir plus lointain, car la jeunesse peut changer la donne. Au Royaume-Uni, la jeunesse a voté contre le Brexit. En France, le candidat socialiste Benoît Hamon a réussi à retenir l’attention des jeunes avec des thèmes d’avenir sur le rapport au travail, sur l’écologie. Et puis, il y a bien sûr le renouvellement promis par Emmanuel Macron. Je suis le témoin de cette classe politique française immuable depuis trente, voire quarante ans. Je l’ai accompagnée. Son départ est aujourd’hui programmé.

– Revenons à Emmanuel Macron. Il vous a reçue pour votre livre, qui raconte la France depuis les attentats de janvier 2015. Peut-il transformer le pays s’il accède, à 39 ans, à la tête de l’Etat?

– Son aventure est extraordinaire. Elle est marquée du sceau de l’intuition et de l’audace. Contrairement à Marine Le Pen, il ne divise pas la France entre le camp du bien et celui du mal. Le croyais-je capable de réussir son incroyable pari? Non, je n’y croyais pas. Se lancer ainsi: sans parti, sans structure… Et puis la chance lui a souri. N’oublions jamais cette chance. Toutes les portes se sont ouvertes devant lui. Les planètes se sont alignées d’une façon presque impensable. Hollande a renoncé. Fillon s’est écroulé en huit jours après la primaire de la droite, enseveli sous ses propres affaires. Manuel Valls a été battu. Alain Juppé a été écarté. L’observatrice politique que je suis est toutefois interpellée. Est-ce que le centre a aujourd’hui un avenir en France? Est-ce que l’élection d’Emmanuel Macron, si elle survient, va faire disparaître les fractures? Je n’y crois pas. Le chapitre ouvert par cette folle campagne est loin d’être refermé. La difficulté, pour lui, est qu’il va d’emblée se retrouver écartelé entre les aspirations de son électorat cible, ceux qui ont entre 30-35 ans, qui sont bien intégrés et qui désirent un changement rapide. Et tous les autres: les anciens, les révoltés…

– Ces fractures, quelles sont-elles?

– Il y a d’abord deux France. Une France qui a confiance dans l’avenir. Et une France qui en a peur. Ce pays-là, tenté par les extrêmes, se sent à l’écart de tout, de la mondialisation, de la révolution numérique, du progrès social. Cette France ne vit la modernité que comme une source d’inégalités accrues. Confiance et désespoir: cette fracture-là est celle qui, à l’issue de cette campagne présidentielle, me préoccupe le plus. Après, la géographie électorale permet d’observer plusieurs blocs: une France de l’ouest plus ouverte et plus paisible, moins radicale que la France de l’est, celle du sud et celle des banlieues et des cités. En fait, ce scrutin met en scène l’opposition de deux France et la souffrance d’un pays victime de fractures multiples.

– Vous comptez de nombreux amis dans la classe politique française. Votre livre est rempli d’anecdotes personnelles. Vous expliquez avoir reçu François Hollande dans votre salon, après son dîner parisien avec Barack Obama. N’est-ce pas cette connivence qu’une partie des Français reproche aux élites?

– Je dis la vérité. Je connais François Hollande, comme beaucoup d’autres responsables politiques, depuis longtemps. Je ne vais pas prétendre le contraire. Et alors? Je suis effrayée de ce populisme, très ancré en France et partout désormais, qui rejette pêle-mêle le pouvoir, l’argent, le savoir. Une élite politique, universitaire, entrepreneuriale est nécessaire pour la prospérité d’un pays. Le jeu du Front national, mais aussi celui très ambigu de la gauche radicale, est de considérer tous ceux qui savent comme de dangereux capteurs de puissance au détriment du peuple. C’est le retour garanti aux années 1930! J’ai vu monter depuis des années ce sentiment «anti-système». Qu’est-ce que cela veut dire? Notre système préserve la démocratie. Heureusement que nous en avons un! Je ne comprends pas l’attitude de Jean-Luc Mélenchon. Comment peut-on, dimanche, barrer la route à Marine Le Pen sans voter pour Emmanuel Macron? Laisser croire qu’il y a une autre option est profondément gênant.

– François Hollande laisse derrière lui cette France inquiétante. Comment jugez-vous son quinquennat?

– François Hollande a été élu parce que les Français n’en pouvaient plus de Nicolas Sarkozy. Il avait fait une belle campagne. Il avait suscité de l’enthousiasme. Puis il a échoué parce que sa façon de gouverner n’a pas convaincu. Son intelligence, son honnêteté, son sens politique n’ont pas suffi à en faire un président à la fois capable de réconcilier la France et de lui donner de l’espoir, de tracer une route pour l’avenir. Son défaut de pédagogie, son manque d’explications, puis la faute constituée, à mes yeux, par le projet de loi sur la déchéance de nationalité et enfin la loi bâclée sur la réforme du Code du travail… Tout cela a braqué les gens. On en revient à l’équation «Macron». Regardons les choses en face. Dimanche, comme dans toutes les démocraties, une grande majorité d’électeurs voteront contre. Il faudra donc très vite sortir de ce cercle vicieux. On peut se faire élire par défaut. On ne peut pas être un président par défaut.

A lire: Chronique d’une France blessée (Ed. Grasset)

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