Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Un soldat britannique monte la garde dans une rue dévastée de la zone catholique de Belfast, à Ulster, le 13 août 1971. Les combats ont fait plus de 3 500 morts et près de 40 000 blessés.
© AFP

Secrets d’archives 

Années 1970 en Irlande du Nord: les limites du CICR dans la guerre contre le terrorisme

A partir de 1971, le Comité international de la Croix-Rouge peut rendre visite aux détenus nord-irlandais mais il n’a accès qu’à une minorité d’entre eux. Alors que la province est ravagée par les violences, les délégués se heurtent aussi à l’intransigeance des prisonniers

De la Grèce à Cuba, en passant par le Yémen, le Biafra et l’Irlande du Nord, les archives récemment déclassifiées du CICR et datant de 1966 à 1975, regorgent d’informations inédites. Du 20 au 24 août, «Le Temps» s’est intéressé à cinq affaires emblématiques.

Premier épisode: Négocier avec la dictature: la gageure du CICR en Grèce après le coup d'Etat de 1967

A l’aube du 9 août 1971, l’armée britannique investit les quartiers catholiques d’Irlande du Nord. Cette nuit-là et les suivantes, plus de 300 terroristes présumés de l’Armée républicaine irlandaise (IRA), clandestine, ou leurs soutiens sont tirés de leur lit et emmenés sans ménagement. Le gouvernement de Sa Majesté vient de réintroduire les détentions à durée indéterminée et sans charge précise. «L’effroyable violence, les représailles que s’infligent mutuellement les parties en présence, le nombre de morts et de blessés qui va constamment croissant obligent cependant le gouvernement à y recourir», justifiera bien plus tard un ministre britannique au Comité international de la Croix-Rouge (CICR). L’organisation argumentera pour l’abolition de l’internement, vu comme inefficace et destructif pour les détenus.

Dans l’immédiat, l’opération coup de poing de l’armée britannique déclenche au contraire de nouvelles émeutes. Les catholiques, qui militent pour la réunification des deux Irlandes alors que les protestants restent viscéralement attachés au Royaume-Uni, sont indignés par ces arrestations qui ont presque exclusivement visé les leurs. Ils pointent le manque de neutralité de l’armée britannique, désormais perçue comme une force d’occupation.

A Genève, l’instauration de l’état d’urgence en Irlande du Nord décide le Comité international de la Croix-Rouge à proposer ses services. Le 27 août 1971, le CICR sollicite une autorisation similaire auprès de Londres. Le feu vert de principe tombe trois semaines plus tard, via une missive du consul général du Royaume-Uni à Genève.

«Sinistres souvenirs»

Fin septembre 1971, une délégation est envoyée à Londres et Belfast pour discuter des modalités de la mission. Elle est menée par le délégué général pour l’Europe du CICR, Melchior Borsinger. De mère irlandaise et élevé à Londres, il est l’homme de la situation. «Il a commencé par expliquer aux autorités que nous Suisses comprenions bien leurs préoccupations, car nous avions eu notre guerre de religion lors du Sonderbund en 1847», se souvient Philippe Grand d’Hauteville, qui l’accompagnait.

Malgré les efforts diplomatiques des Suisses, les autorités nord-irlandaises et britanniques n’accordent aux délégués du CICR que l’accès aux internés, soit les détenus enfermés en vertu de la législation d’exception. Pas question de rendre visite à tous les autres prisonniers, pris sur le fait et condamnés en conséquence. Ces derniers ont bénéficié de toutes les garanties du droit britannique, assurent Londres et Belfast.

Philippe Grand d’Hauteville arrive à Belfast le 5 octobre 1971, accompagné du docteur François Leu. Dès le lendemain, les deux délégués visitent le camp de Long Kesh, le plus grand lieu de détention construit à la hâte à côté d’une caserne. «L’aspect du camp d’internement éveille de sinistres souvenirs: il est ceinturé de barbelés, bardé de palissades métalliques. Les quatre angles du rectangle de 300 mètres sur 150 mètres sont flanqués de miradors. Le camp est composé de baraques métalliques, ces cylindres coupés dans le sens de la longueur», décrira Philippe Grand d’Hauteville dans son rapport interne. Les proches des détenus, dans leur correspondance avec le CICR, sont plus explicites, parlant du «camp de concentration de Long Kesh».

Miracle au bar de l’Hôtel Europa

Ce même 6 octobre 1971 à 17h30, Melchior Borsinger, qui est resté à Londres, téléphone au siège du CICR pour informer sa hiérarchie de l’avancement de la mission «menée dans la plus totale discrétion», selon une retranscription de l’appel. Car, début septembre, la presse britannique avait déjà eu vent d’une mission du CICR en Irlande du Nord. Le gouvernement et l’institution basée à Genève avaient convenu de déclarer que les négociations pour les modalités d’une telle mission étaient encore «à l’étude».

Au téléphone, Melchior Borsinger se félicite du fait que la «mission a reçu toutes les facilités et n’a rencontré aucune difficulté». Sauf que «la situation en Irlande du Nord est très tendue. Il y a de nombreux attentats. Les délégués du CICR ont échappé miraculeusement à un plastiquage», peut-on encore lire dans le compte rendu. Même quarante ans plus tard, Philippe Grand d’Hauteville n’est pas près d’oublier cette soirée de 1971. Comme cela deviendra la règle, les délégués logent à l’Hôtel Europa de Belfast, en principe le plus sécurisé, mais qui tout au long des heurts en Irlande du Nord deviendra l’établissement le plus visé par les bombes en Europe voire dans le monde.

«En début de soirée, nous avions déjà dû évacuer les lieux après une fausse alerte à la bombe. Une fois rentrés, nous sommes allés au bar de l’hôtel. Au lieu des deux whiskys que nous avions commandés, arrivent deux bières payées par un inconnu. Le type s’approche de notre table et se met à nous insulter. Quand il comprend que nous ne sommes pas des officiers anglais mais de braves Suisses, il a juste le temps de dire «Qu’est-ce que j’ai fait?» avant de s’éclipser. Nous partons manger en face et c’est à ce moment qu’une explosion dévaste le bar de l’hôtel.»

«Une guerre civile qui ne veut pas dire son nom»

A la mi-décembre 1971, Philippe Grand d’Hauteville est de retour à Belfast. «Le climat est nettement plus tendu, peut-on lire dans son rapport interne. Paradoxalement, l’observateur étranger se sent plus en sécurité», car l’armée britannique a presque doublé ses effectifs dans la province. «L’Hôtel Europa est devenu la casemate la plus sûre de Belfast. Tous les grands magasins ont instauré leur propre service de sécurité, chargé de vérifier les sacs et les poches de leurs clients.» Pourtant, les attentats n’ont pas diminué, même s’ils «semblent frapper moins aveuglément». L’IRA vise les policiers, les juges, les parlementaires et surtout les soldats britanniques.

Dans les prisons, je n’arrivais pas à faire la différence entre les détenus républicains et unionistes. Ils étaient séparés, pour qu’ils ne s’entre-tuent pas, mais pour moi, c’étaient les mêmes

Philippe Grand d’Hauteville, envoyé du CICR en Irlande du Nord

«Plus de 100 personnes ont déjà perdu la vie dans cette guerre civile, qui ne veut pas dire son nom. A quand la riposte protestante? Elle déclencherait instantanément un conflit dont on a oublié l’horreur en Europe», alerte Philippe Grand d’Hauteville. Son rapport est strictement interne, car, pour qualifier la situation en Irlande du Nord, le gouvernement britannique parle de «troubles», façon d’affirmer que les choses sont sous contrôle. Malgré les rapports de plus en plus alarmistes de ses délégués, le CICR ne qualifiera pas le conflit de guerre civile, mais il s’y prépare, envisageant l’envoi de renforts dans ce cas.

Guerre civile ou troubles, les arrestations se multiplient. «Les autorités admettent qu’elles sont dépassées par les événements», rapporte Philippe Grand d’Hauteville. Les centres de détention sont agrandis de façon «effrénée mais qui ne suit pas le rythme des arrestations». L’armée a transformé en prison un ravitailleur de sous-marins, le Maidstone, amarré dans le port de Belfast. Cette prison flottante est censée être provisoire mais le CICR ne trouve rien à redire aux conditions de détention à l’instar des «quatre menus à choix le midi».

En revanche, l’atmosphère dans le camp surpeuplé de Long Kesh est «lourde». Philippe Grand d’Hauteville craint une nouvelle révolte, plus grave qu’en octobre 1971. Des détenus avaient alors hissé le drapeau de la République d’Irlande et pris en otage deux gardiens, avant d’être réprimés par des soldats, qui ont utilisé des gaz et tiré des balles en caoutchouc.

«Pas d’internement mais des pelotons d’exécution»

Fatalisme ou réalisme, le délégué ne pense pas que l’agrandissement du camp ou les améliorations effectuées par les autorités remédieront à cette situation explosive. Car «le combat que l’IRA mène dans les rues continue dans les camps, écrit le délégué. Je ne suis pas certain que le CICR parviendra à la longue à améliorer les rapports des détenus avec l’autorité: je suis en effet persuadé qu’ils ne l’accepteront jamais.»

«Les internés de Long Kesh sont évidemment persuadés de la justesse de la cause qu’ils défendent, poursuit Philippe Grand d’Hauteville. Ils se voient déjà diriger le pays. Ils m’ont déclaré que, malgré le respect qu’ils éprouvent pour notre institution, celle-ci ne serait certainement pas contactée le jour où ils prendraient le pouvoir. A ma question de savoir s’ils accorderaient au moins à leurs prisonniers le traitement dont ils bénéficient eux actuellement, ils ont éclaté de rire, sans répondre. Puis le plus sérieusement du monde, ils ont affirmé qu’il n’y aurait pas d’internement, mais des pelotons d’exécution.»

Quand Philippe Grand d’Hauteville revient à Belfast en mai 1972, l’action du CICR dans les prisons touche à ses limites. Certes, les autorités britanniques ont libéré des centaines de détenus républicains, discrètement, pour ne pas alarmer le camp loyaliste. Désormais rempli à moitié, «le camp de Long Kesh est, techniquement parlant, devenu un modèle du genre», juge Philippe Grand d’Hauteville après sa visite dans le camp. Concrètement, les détenus continuent de «saboter» les améliorations de leurs conditions de détention. «Vandalisme, grèves (souvent factices) de la faim, plaintes souvent exagérées ou infondées adressées aux délégués du CICR… les détenus poursuivent la lutte contre l’autorité à l’intérieur des camps», estime Philippe Grand d’Hauteville au terme de sa visite de décembre 1972.

«Les prisonniers ne voient d’utilité à nos visites que dans la seule publication de nos rapports par les autorités», se désole le Suisse. Ils ont été satisfaits de lire dans la presse l’année précédente que leurs conditions de détention étaient «mauvaises». Quelques mois plus tôt, un communiqué de presse prétendument rédigé par le CICR était largement diffusé, accusant le gouvernement et l’armée britannique de violer les droits humains et le droit international en Irlande du Nord. Il s’agit d’un faux et le CICR demande à la police genevoise d’ouvrir une enquête. Philippe Grand d’Hauteville met en garde: «Le CICR devrait mettre un terme à ses missions en Ulster, de peur de devenir un instrument dans la main de l’une ou l’autre des parties qui s’affrontent.»

Malgré les réserves de Philippe Grand d’Hauteville, les missions du CICR se poursuivent. Chargé de la visite des prisons nord-irlandaises en mai 1974, Melchior Borsinger s’inquiète du pourrissement de la situation: l’internement se prolonge indéfiniment et la santé psychique des détenus qui n’ont aucune perspective de libération se détériore. La surpopulation carcérale est à nouveau préoccupante.

Melchior Borsinger réclame une nouvelle fois auprès des autorités britanniques d’avoir accès à la majorité des détenus. Car certains quartiers inaccessibles au CICR ont été secoués par des rébellions, dans le camp de Long Kesh mais aussi dans la prison pour femmes d’Armagh, établissement dont le directeur a été pris en otage. La présence du CICR aurait un «effet apaisant», plaide Melchior Borsinger, qui s’est toujours vu opposer une fin de non-recevoir. En cas d’insistance helvétique, «le gouvernement de Sa Majesté se sentirait fort outragé», s’irritait le consul général du Royaume-Uni à Genève le 20 novembre 1972.

En comparaison avec ses nombreuses missions en Grèce, au Kurdistan ou au Liban, Philippe Grand d’Hauteville garde un sentiment étrange de ses assignations en Irlande du Nord. «Comme je n’étais pas en permanence sur place, je me sentais comme parachuté dans une réalité qui m’échappait en grande partie. Dans les prisons, je n’arrivais pas à faire la différence entre les détenus républicains et unionistes. Ils étaient séparés, pour qu’ils ne s’entre-tuent pas, mais pour moi, c’étaient les mêmes.»

Avec le recul, l’ancien délégué pense que ses visites étaient malgré tout utiles. «Nous étions confrontés aux éléments les plus déterminés, mais la plupart des détenus étaient heureux de nous voir et soulagés par le fait que nous allions revenir régulièrement.» Il garde en mémoire certaines personnalités qui sortaient déjà du lot, comme ce grand barbu aux cheveux et à la barbe noirs et ce rouquin au front dégarni. Ce n’est que bien plus tard que Philippe Grand d’Hauteville réalisera qu’il a eu affaire à Gerry Adams, l’ancien leader du Sinn Féin, le parti nationaliste d’Irlande du Nord, qui a toujours nié avoir fait partie de l’IRA sans s’en distancier clairement, et son comparse Martin McGuinness, qui deviendra vice-premier ministre nord-irlandais, après l’accord de partage du pouvoir de 2007 ouvrant une nouvelle ère en Irlande du Nord. Il y a tous ces autres détenus anonymes, souvent très jeunes, comme ces deux lycéens, pour lesquels leur professeur a écrit au CICR afin qu’ils puissent continuer à se préparer pour les examens dans le camp de Long Kesh. Autant de destins pris dans la machine antiterroriste.


Le CICR contraint de se justifier sur la torture

«Les Britanniques ont toujours été fair-play. Ils publiaient nos rapports dans leur intégralité et pas seulement les passages qui leur étaient favorables, comme le faisait parfois le régime des colonels en Grèce», analyse aujourd’hui l’ancien délégué Philippe Grand d’Hauteville. En jouant la transparence, le gouvernement anglais voyait ses efforts pour améliorer les conditions de détention reconnues par un organisme neutre. C’était aussi une manière de couper court aux accusations de mauvais traitement contre les détenus, qui se multiplient. Elles sont notamment relayées par Amnesty International, née en 1961, et ont un grand écho dans les médias internationaux. Au siège du Comité international de la Croix-Rouge, on voit la nouvelle et remuante organisation avec suspicion. Pas question de collaborer ouvertement avec Amnesty et mettre en péril la relation de confiance avec Londres et Belfast, qui garantit l’accès des délégués à une partie des prisonniers nord-irlandais.

Le CICR est traditionnellement très prudent sur la question de la torture. Comme ses visites sont toujours annoncées à l’avance, il n’en est jamais directement témoin et il estime délicat de documenter les faits a posteriori. Dès 1971, le CICR rapporte que des détenus, notamment à bord du navire de guerre Maidstone, se sont plaints de brutalités après leur arrestation. L’un d’eux, examiné par le médecin du CICR, avait une côte cassée. Le 4 avril 1975, dans un mémorandum adressé à ses chefs sur la «suite donnée aux allégations de sévices et mauvais traitement (torture)», le délégué général pour l’Europe Melchior Borsinger se félicitera de l’intervention du CICR qui «semble avoir été décisive». Suite aux premiers rapports du CICR, le gouvernement britannique a en effet créé plusieurs commissions d’enquête. «Il va de soi que les interventions verbales de nos délégués auprès des autorités ont été beaucoup plus pressantes et fermes que les langages utilisés dans les communications écrites», justifie Melchior Borsinger…


Relire notre série consacrée à l'histoire de la Société des Nations à Genève:

Publicité
Publicité

La dernière vidéo monde

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

Cela faisait 5 ans que le pays adepte des grandes démonstrations de force n'avait plus organisé ses «jeux de masse», où gymnastes et militaires se succèdent pour créer des tableaux vivants devant plus de 150 000 spectacteurs. Pourquoi ce retour?

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

n/a