Quand il a été arrêté le 18 février par ses camarades du FBI, Robert Hanssen s'apprêtait peut-être à partir en Suisse. Les enquêteurs semblent le penser: ils ont retrouvé dans sa serviette un passeport valable et une correspondance avec le Credit Suisse à propos de l'ouverture d'un compte à Zurich. Les Russes avaient pourtant constamment refusé de payer l'agent double en Suisse: les banques, disaient-ils, y sont désormais trop curieuses de la provenance des fonds qu'elles reçoivent… Ils payaient donc en liasses de dollars, en diamants, ou sur un compte ouvert à Moscou.

Et ils payaient bien, parce que les informations fournies par Hanssen, officier de haut rang du FBI, étaient de première importance. Enorme même, parfois: le KGB a appris par lui, en 1985 ou 1986, que les Américains avaient construit un tunnel sous l'ambassade soviétique à Washington, pour y installer les équipements d'écoute électronique les plus sophistiqués du moment. Le New York Times a révélé ce week-end sur son site Internet ce secret profondément enfoui de la guerre froide. Le tunnel se cachait depuis quinze jours derrière une phrase alambiquée en relation avec l'arrestation de Robert Hanssen. L'officier y était accusé d'avoir «compromis totalement un programme technique d'une valeur considérable pour les Etats-Unis, tant en ce qui concerne son coût que son importance» pour le renseignement.

Au début des années 1980, Américains et Soviétiques s'accusaient mutuellement d'opérations d'espionnage à l'intérieur même de leurs représentations diplomatiques: les uns truffaient de micros l'ambassade des autres, et vice-versa. Les Russes invitaient les journalistes dans leur bunker du Mont Alto, dans la banlieue de Washington, pour leur montrer les micros qu'ils avaient trouvés dans les murs. A Moscou, les Américains, qui construisaient leur nouvelle ambassade, accusaient les entreprises soviétiques de travailler en même temps pour le KGB. Ils avaient décidé d'importer des ouvriers américains pour détruire et reconstruire les dalles dont ils se méfiaient. Ils avaient aussi découvert, sous leur ancienne ambassade, une galerie d'où ils étaient écoutés.

Moisson d'informations plutôt maigre

L'idée leur est-elle venue de là? Le FBI et la NSA (écoutes) ont décidé de rendre aux Soviétiques la monnaie de leur pièce. Partant d'une maison voisine, ils ont creusé et équipé ce tunnel sous l'ambassade de l'ennemi de la guerre froide. Ils ont consacré – on le reconnaît aujourd'hui à Washington – des centaines de millions de dollars à l'entreprise. L'installation, entourée du plus épais secret et de mesures de sécurité extrêmes, a fonctionné en tout cas jusqu'en 1995, et le tunnel doit exister encore aujourd'hui. Mais à quoi a-t-il servi? Son existence a été révélée aux Soviétiques par Hanssen peu après son achèvement. Sous le couvert de l'anonymat, des responsables américains admettent que la moisson d'informations venant du tunnel, qui devait être abondante, fut plutôt maigre.

Les Russes prennent avec philosophie cette révélation qui n'en est pas une pour eux. Ils ont convoqué hier le chargé d'affaires américain, George Krol, pour lui demander des explications. Beaux joueurs, ils suggèrent que les deux pays ne devraient plus jouer à ces jeux d'un autre âge, et songer davantage à coopérer, par exemple contre le crime organisé.

Pendant ce temps, Robert Hanssen, qui a mené pendant quinze ans son double jeu jusqu'à la veille de sa retraite, devait apprendre hier dans sa prison de Virginie qu'il n'en sortirait sans doute plus jamais. Le procureur demandera contre lui la mort ou la prison à vie, sans libération possible.