Italie

Les «années de plomb» sur la place publique

Le président du Conseil Matteo Renzi veut lever le voile sur les attentats des années 1960-1980. Il a ordonné la déclassification de nombreuses archives

Les «années de plomb» sur la place publique

Italie Le président du Conseil, Matteo Renzi, veut lever le voile sur les attentats des années 1960-1980

Il a ordonné la déclassification de nombreuses archives

L’émotion est grande chez les Italiens qui ont connu les «années de plomb», cette époque de violences politiques qui a ensanglanté leur pays de la fin des années 1960 au terme des années 1980. Le nouveau président du Conseil, Matteo Renzi, a signé mardi une directive qui prévoit de rendre publics les innombrables dossiers confidentiels consacrés à ces crimes. Une initiative qui représente la plus grande déclassification d’archives de l’histoire de la République. Et l’une des plus attendues, tant ces affaires ont secoué – et continuent de troubler – les habitants de la Péninsule.

La période concernée s’est caractérisée par une exacerbation des tensions politiques dans plusieurs pays d’Europe. Avec la montée en puissance de groupes d’extrême gauche partisans de la lutte armée et celle de cercles d’extrême droite désireux de profiter des circonstances pour imposer des régimes autoritaires farouchement ­anticommunistes, comme la dictature des colonels instaurée en Grèce en 1967. Le tout sur fond de Guerre froide et d’interventions plus ou moins lourdes des Etats-Unis et de l’Union soviétique.

L’Etat le plus durement touché par la violence des deux bords a été l’Italie. De 1969 à 1989, la Péninsule a connu plus de 600 attentats qui ont fait des centaines de morts et de blessés. De celui de la piazza Fontana, qui a inauguré le cycle en 1969 à Milan, à celui du train direct Naples-Milan la veille de Noël 1984, en passant par celui de la gare de Bologne en 1980, le plus meurtrier de tous avec ses 85 morts et ses 200 blessés. Et ce sans oublier le très mystérieux accident d’un DC-9 de la compagnie aérienne Itavia la même année près de l’île d’Ustica, au nord de la Sicile.

Ces événements ont causé un traumatisme durable en Italie. Du fait de leur violence, bien entendu, mais aussi en raison de leur caractère particulièrement obscur. Si, dans un premier temps, ces crimes ont été attribués presque systématiquement à des organisations d’extrême gauche comme les Brigades rouges ou Prima Linea, les enquêtes judiciaires ont conclu par la suite que la plupart d’entre eux, notamment les plus meurtriers, avaient été commis en réalité par des groupuscules d’extrême droite. Et qu’il s’agissait d’opérations «false flag», c’est-à-dire conduites sous le couvert du «drapeau adverse».

Pire encore: des liens de complicité ont été peu à peu établis entre les membres de ces groupuscules, certaines figures éminentes de la République et des agents de l’Etat. Après quinze ans d’enquête, la justice a ainsi conclu que l’attentat de Bologne avait été perpétré par deux militants de l’organisation néofasciste des Noyaux armés révolutionnaires. Mais elle a condamné parallèlement pour obstruction à l’enquête le grand maître de la loge maçonnique Propaganda Due (P2), Licio Gelli, et trois hauts responsables du Service d’information et de sécurité militaire (Sismi), les services secrets militaires italiens de l’époque.

Les poseurs de bombes et autres tueurs d’extrême droite entendaient empêcher coûte que coûte l’accession au pouvoir du très puissant Parti communiste italien (PCI). Convaincus que la démocratie n’était pas de taille à mener ce combat, ils ont fidèlement suivi la stratégie dite «de la tension» qui consistait à déstabiliser leur pays pour mieux le convertir à l’autoritarisme et mieux écraser, au bout du compte, leur ennemi.

Pour des raisons qui restent à élucider dans le détail, les gouvernements qui se sont succédé à Rome depuis la fin des années de plomb ont soigneusement évité jusqu’ici d’ouvrir les archives couvrant cette période. Et ce quelle que soit leur couleur politique. Une attitude qui a eu pour effet de renforcer encore le scepticisme des Italiens envers leur classe politique.

Dans ce domaine comme dans d’autres, Matteo Renzi s’affiche comme un homme de la rupture. Il a expliqué sa décision de déclassifier bon nombre de ces pièces par «un devoir de mémoire envers les citoyens et les proches des victimes». Au-delà, il a déclaré que son geste allait dans le sens «de la transparence et de l’ouverture», deux notions qu’il a présentées comme des priorités de son action. Le président du Conseil compte bien persuader ses compatriotes que l’opacité dans laquelle se sont souvent complus ses prédécesseurs ne représente pas une fatalité. Et qu’il existe une autre façon de gouverner: la sienne.

Nombre d’attentats ont été des opérations «false flag», conduites sous le couvert du «drapeau adverse»

Publicité