Les Américains

Quand Anonymous fait un flop

Alors que des collaborateurs du Secrétariat d’Etat témoignent avec courage, et publiquement, contre les agissements de Donald Trump, l’anonymat de l’auteur d’un livre au vitriol interroge, relève notre chroniqueuse

C’est l’histoire d’un flop. Anonymous, la taupe au sein de la Maison-Blanche qui irrite Donald Trump, a sorti son livre, A Warning, au pire moment. Le 19 novembre, en plein pendant une semaine cruciale d’auditions publiques à la Chambre des représentants, dans le cadre de la procédure d’impeachment qui vise le président des Etats-Unis.

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Un «Deep State»

Bien sûr, ce livre anonyme aurait pu faire un buzz. Et rajouter une couche de confusion supplémentaire. Mais les «Impeachment Hearings», qui tournent autour des pressions exercées par Donald Trump sur son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky pour qu’il enquête sur la famille de Joe Biden, candidat démocrate à la présidentielle de 2020, étaient bien trop forts. Le livre, qui sera publié en français chez Grasset en février 2020, a du coup été éclipsé de la sphère médiatique. Touché, coulé.

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Mais la question principale est la suivante: quel crédit apporter à une source anonyme? Comment avoir la moindre preuve de la véracité de ses propos? On ne sait pas grand-chose d’Anonymous. Homme? Femme? Cette personne travaille-t-elle d’ailleurs encore au sein de l’administration Trump? La source est l’auteur (e?) d’une Opinion dans le New York Times, publiée le 5 septembre 2018, qui avait fait fureur. Elle se présentait comme un haut cadre de l’administration Trump. Anonymous décrivait Donald Trump comme inapte à ses fonctions présidentielles, «amoral», «mesquin», «impétueux» et «inefficace». Il faisait état d’une sorte de gouvernement de résistance parallèle. Un «Deep State», que le journaliste d’investigation Bob Woodward a de son côté qualifié de «coup d’Etat administratif».

Son livre dévoile maintenant qu’il ou elle a des enfants (ou l’intention d’en avoir). Il suffit de lire la préface: «A mes enfants et à la génération future, dont la responsabilité sera de s’assurer que la torche des libertés restera allumée et – comme beaucoup d’Américains l’ont fait avant eux – de la transmettre aux suivants.»

Il détaille surtout le «chaos» qui règne à la Maison-Blanche, et souligne que les aides de Donald Trump sont en fait des sortes de «baby-sitters gouvernementaux», tant le président ne prend des décisions que sur la base de schémas simplifiés, sans réelles discussions, avec l’empressement de vouloir les tweeter. Anonymous cite un «éminent conseiller du président», qui un jour aurait déclaré: «Soyons honnêtes. Environ un tiers des choses que le président nous demande de faire est vraiment stupide. Un autre tiers impossible à concrétiser, et ne résoudrait même pas le problème. Et enfin un troisième tiers concerne des choses illégales.» Le décor est posé.

Des pressions du Ministère de la justice

Anonymous, donc, est pour l’instant aussi secret que le lanceur d’alerte à l’origine de l'«affaire ukrainienne» dont Donald Trump veut la peau. Seul le responsable des pages Opinions du New York Times connaît son identité, pas les journalistes du quotidien qui traitent des affaires politiques. Il fait trembler la Maison-Blanche. A l’époque, même le vice-président Mike Pence était soupçonné d’être la taupe. Il a dû produire un démenti. Ces dernières semaines, avant la sortie du livre, le Ministère de la justice a fait pression auprès de l’éditeur de A Warning, pour tenter d’en apprendre davantage sur l’auteur et de s’assurer qu’aucune information confidentielle n’allait être divulguée. En vain.

Mais revenons à l’anonymat. A l’heure où des collaborateurs de l’administration Trump témoignent avec courage contre le président au risque de perdre leur travail, le choix de l’auteur se pose avec d’autant plus d’acuité. Matthew Miller, ancien responsable du Département de la justice sous Barack Obama, le résume d’ailleurs très bien, dans un tweet: «A un moment où les employés du Département d’Etat risquent leur carrière pour témoigner des actes répréhensibles commis dans cette administration, il n’y a personne que je veux moins entendre que cet individu.»

A l’époque de sa tribune dans le New York Times, déjà, des démocrates avaient jugé qu’Anonymous aurait plus de crédit en démissionnant et en portant ses accusations sur la place publique de façon assumée. Même Barack Obama avait condamné cette «résistance secrète». Alors, Anonymous, si l’heure est grave, pourquoi ne pas oser dire les choses publiquement, sans cacher son identité? Mardi soir, sur Reddit, l'auteur a laissé un petit espoir: Donald Trump connaîtra son nom en 2020. Espérons que cela ne soit pas qu'une stratégie marketing.

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