«Il faut que tout ait l’air démocratique mais que nous gardions le contrôle sur tout»: il y a des relents de république à la sauce est-allemande dans le jeu de rôles auquel se livrent le président et le premier ministre russes.

Le week-end dernier, le XIe congrès du parti pro-Kremlin Russie unie, dirigé par Vladimir Poutine, aura été encore une fois l’occasion pour Dmitri Medvedev de se poser en «modernisateur». Le président russe y a en effet prôné une rénovation «de fond en comble» de la Russie et critiqué les méga-entreprises publiques apparues pour la plupart sous la présidence de Poutine. Fin octobre, il avait aussi rappelé aux jeunes les crimes de Staline: «Des millions de gens sont morts à cause de la terreur et de fausses accusations, des millions…» Alors que Poutine devenu premier ministre est suspecté de vouloir «blanchir» cette période. Des déclarations qui relancent les spéculations sur d’éventuelles divergences en coulisses entre les deux hommes», selon France Info.

C’est ainsi, écrit le Tagesspiegel allemand relayé par Eurotopics, que se poursuit «la tradition séculaire des souverains russes qui n’ont aucune confiance dans la force et les possibilités d’épanouissement de leur peuple. Au lieu de cela, l’Etat doit le diriger et moderniser le pays par le haut. Certes, cela n’a fonctionné ni sous le règne des tsars, ni sous Staline, ni sous Gorbatchev, mais cela comporte un avantage décisif: on trouve toujours un responsable quelconque pour les échecs.»

Cependant, les apparences institutionnelles sont sauves, même si l’on a assisté à «un spectacle pompeux plutôt qu’un message politique», selon le quotidien progressiste de gauche polonais Gazeta Wyborcza, qui titre: «Science fiction Miedwiediewa». Pour Le Figaro, Poutine est «venu reprendre la main devant un appareil tout entier acquis à sa cause, un parti créé par lui et pour lui, dont il est le président sans en être membre. Une occasion pour [lui] de conforter les réformes annoncées par Medvedev, tout en montrant qu’il tient fermement les rênes du pays.» Autrement dit: «Le cœur du pouvoir russe se situe non pas au Kremlin, mais à la Maison Blanche, siège du gouvernement. […] Bien qu’unis dans leurs projets de réforme, les deux principaux personnages du pouvoir russe s’emploient à adresser des signaux brouillés à l’opinion. Régulièrement, l’entourage de Vladimir Poutine doit démentir l’existence de dissensions au sein de ce tandem politique hors norme.»

«Les chemins continuent de diverger, pense également Guysen Israel News: à Saint-Pétersbourg, Medvedev a tenu à creuser un peu plus le fossé qui semble le séparer de Poutine»: il «s’est certes joint aux délégués dans les brèves salves d’applaudissements». Mais il n’a que rarement donné l’impression de s’intéresser réellement au discours de Medvedev». A mi-mandat, celui-ci «est pris en tenaille. Il se trouve toujours dans l’ombre de son parrain politique», renchérit le quotidien finlandais Kaleva, traduit par Eurotopics. Tout comme le journal suédois Dagens Nyheter, pour lequel «les spécialistes du Kremlin spéculent sur un schisme entre […] Poutine et le président libéral». Mais attention à la légendaire habileté politique russe: «Leurs différences pourraient uniquement servir à amuser la galerie, Medvedev se présentant comme démocrate pour affronter les critiques.»

Une «savante distribution des rôles, résume L’Express. Vladimir Poutine, qui attend l’élection présidentielle de 2012 pour se représenter, tient tout le pays: le parti hégémonique Russie unie, les oligarques, les siloviki (militaires, agents de sécurité, fonctionnaires d’autorité). Ce qui laisse à Medvedev les milieux d’affaires occidentalisés, les juristes et une partie de l’intelligentsia et de la jeunesse. C’est assez peu, mais cela sonne bien et, en tout cas, améliore l’image du pouvoir tout en permettant de mieux dialoguer avec Obama au sujet de l’Iran ou de la réduction des armes nucléaires».

Mais «l’émergence d’un «autre Gorbatchev», rêve contrarié de Dmitri Medvedev, n’est pas programmée, poursuit le magazine français. On devine une dualité léonine entre la technostructure héritée du soviétisme, […] acquise à Poutine, et un pouvoir vertical parallèle, qui soutient Medvedev mais qui reste à advenir. Le leader communiste est-allemand Walter Ulbricht avait tristement théorisé: «Il faut que tout ait l’air démocratique mais que nous gardions le contrôle sur tout.» La Russie ne semble «toujours pas guérie du mal que l’historien Norman Davis avait autrefois qualifié «d’anorexie politique», selon le quotidien letton Diena.