Il a 79 ans, en paraît facilement dix de moins, et dans la relative confusion qui règne aux Etats-Unis à propos de la gestion du coronavirus, il est l’homme vers lequel les Américains se tournent pour obtenir des informations crédibles. Ces jours, l’immunologiste Anthony Fauci apparaît régulièrement aux côtés de Donald Trump lors des points presse quotidiens de la Maison-Blanche sur la pandémie. Clair, précis, direct, sans langue de bois ni faux-semblants. Un phare dans la brume.

Des avancées sur le sida

Le 13 mars, après avoir déclaré l’état d’urgence nationale, Donald Trump, encore erratique et n’hésitant pas à conseiller aux Américains de «se détendre», a appelé «Tony» au micro, pour qu’il apporte des précisions. Si certains Américains ont alors peut-être découvert son visage pour la première fois, le directeur de l’Institut national des allergies et maladies infectieuses (NIAID), qui dépend du Département de la santé, est une sommité. Bardé de prix, ce spécialiste des épidémies a notamment permis des avancées majeures dans le domaine du sida. «Je suis passé d’années heureuses où je permettais aux gens d’être en meilleure santé à près d’une décennie d’années noires où la plupart de mes patients sont morts», relevait Anthony Fauci à la Société américaine des maladies infectieuses en 2011. Ebola, SRAS, Zika, grippe porcine, anthrax: il a eu affaire à de nombreuses menaces. Le Covid-19 sera peut-être son dernier grand défi.

Le New-Yorkais aux origines italiennes a obtenu son doctorat de médecine à l’Université Cornell. C’est en 1984 qu’il est nommé directeur du NIAID, qui chapeaute des travaux de recherches sur les infections et maladies auto-immunes. En 1985, l’Université Stanford cite ses travaux sur le traitement de la périartérite noueuse et la granulomatose de Wegener comme «une des avancées majeures des 20 dernières années dans le domaine de la rhumatologie». En 2003, il met sur pied le plan d’urgence de la Maison-Blanche pour faire face à la progression du sida. Ses efforts lui vaudront de recevoir la médaille de la Liberté des mains de George W. Bush.

Après avoir conseillé tous les présidents en cas de crise sanitaire depuis Ronald Reagan – quatre républicains et deux démocrates –, le voilà dans le rôle de celui qui doit murmurer à l’oreille de Donald Trump. Une mission délicate, Donald Trump, qui accepte peu la contradiction, ayant jusqu’ici minimisé les effets du coronavirus, contesté les chiffres officiels et livré des messages confus, davantage préoccupé par l’impact économique de la crise, y compris sur ses chances de réélection. Mais tout a changé ce lundi. Le président des Etats-Unis a adopté un ton différent, enfin conscient de la gravité de la pandémie (ou de la menace qui pèse sur ses chances de réélection s’il gère mal la crise). «Tony» y est probablement pour beaucoup.

Rétablir la vérité

En début de crise, l’administration Trump a tenté de museler et de «contrôler» les scientifiques, y compris ceux des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), déjà fragilisés par des coupes budgétaires. Mais Anthony Fauci n’est pas du genre à se laisser faire. Quand il prend le micro, il n’hésite pas à contredire Donald Trump si nécessaire. Ou du moins à préciser des projections et interprétations trop vagues ou optimistes. Il l’a fait à propos des récentes mesures exceptionnelles annoncées et des tests de dépistage défectueux et peu nombreux. Ou encore à propos d’un vaccin, que Donald Trump a promis pour «bientôt». Il le fait généralement avec un grand sourire, une de ses caractéristiques. «Vous ne devez jamais détruire votre propre crédibilité. Et vous ne voulez pas entrer en guerre avec un président… Mais vous devez trouver le juste milieu pour pouvoir continuer à dire la vérité», a-t-il récemment déclaré, pragmatique, à Politico. D’autres auraient été limogés pour moins que ça. Pas lui. Il tient le couteau par le manche: Donald Trump a tout intérêt à reprendre la gestion de la pandémie en main, avec l’aide d’experts comme lui.

L’homme est connu comme étant un workaholic, qui dort peu et se maintient en forme en faisant de la course à pied. Malgré son âge, Anthony Fauci ne s’imagine pas une seule seconde se mettre au vert pour profiter d’une retraite paisible. ll l’a dit à Politico: «J’ai l’impression d’avoir 45 ans. Et j’agis comme si j’en avais 35 ans. Quand je commencerai à sentir que je n’ai pas l’énergie pour travailler, quel que soit mon âge, je m’éloignerai et j’écrirai mon livre.»

Selon le New York Times, Anthony Fauci fait partie des employés fédéraux américains les mieux payés, avec un salaire d’environ 400 000 dollars par an, «soit davantage que le vice-président ou le ministre de la Justice». Son poids est énorme. Il supervise un budget de près de 6 milliards de dollars pour l’année fiscale 2020. Un journaliste de Science qui l’a suivi pendant une journée en 2012 le décrit comme quelqu’un qui «jure comme un scientifique», exigeant, mais caustique et charmeur. Qui affiche sur ses murs des photos de lui avec les Bush père et fils, Bill Clinton, Mère Teresa ou encore Elizabeth Taylor et Barbra Streisand. C’est d’ailleurs ce que lui reprochent ses rares détracteurs: il aurait une certaine tendance à aimer se retrouver devant les projecteurs. Avec le coronavirus, il risque d’être servi.