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Anthony Ray Hinton, libéré du couloir de la mort

Anthony Ray Hinton, un Afro-Américain de 59 ans, a passé trente ans à attendre son exécution. Innocenté, libéré le 3 avril d’une prison de l’Alabama, il réapprivoise la vie. Son cas illustre les dysfonctionnements de la justice américaine

Libéré du couloir de la mort

Témoignage Anthony Ray Hinton, un Afro-Américain de 59 ans, a passé trente ans à attendre son exécution

Innocenté, libéré le 3 avril d’une prison de l’Alabama, il réapprivoise la vie

Son cas illustre les dysfonctionnements de la justice américaine

Le 1er juin dernier, ses quatre frères, ses trois sœurs, ses nièces et neveux sont venus de Californie, de Détroit, de Cleveland et de Virginie. Ils étaient une quarantaine à accourir à Birmingham pour célébrer son 59e anniversaire. Embrassades, pleurs, rires, cadeaux. «J’ai été traité comme un roi, s’exclame Anthony Ray Hinton, qui ne s’attendait pas à autant d’émotions fortes. Il avait d’ailleurs lui-même trouvé un slogan pour ces retrouvailles: «Oui, le soleil brille.» Un thème qui peut paraître banal, mais dont la signification est toute particulière pour ce quinquagénaire afro-américain. Car Anthony Ray Hinton revient de loin. Il a passé trente ans, plus de la moitié de sa vie, dans le couloir de la mort, dans une prison de Birmingham en Alabama, un Etat du Sud profond.

Il a fallu une décision de la Cour suprême des Etats-Unis pour inverser le cours de son histoire et devenir le 153e condamné à mort à être innocenté aux Etats-Unis depuis 1973. Le 3 juin, deux mois jour pour jour après sa libération, il reçoit Le Temps dans les locaux de l’Equal Justice Initiative (EJI), au cœur de Montgomery, la capitale de l’Alabama. L’association EJI est dirigée par Bryan Stevenson, un brillant avocat qui s’est battu inlassablement pour faire libérer Anthony Hinton Ray et que Desmond Tutu considère comme le «Mandela» américain.

Une chevalière au doigt, costume sombre et cravate bleue, Anthony Ray Hinton a l’air enjoué en ce matin de juin. Barbe poivre et sel, l’œil vif, il ne donne pas l’impression de porter le fardeau de trois décennies passées dans une cellule de 2,15 mètres sur 1,5 mètre. Il pèse ses mots. Son incarcération a transformé Anthony Ray Hinton, qui n’aurait jamais dû séjourner en prison. En 1985, il fut arrêté, accusé d’avoir tué deux propriétaires de restaurants de Birmingham. Il avait 29 ans à l’époque. Après avoir travaillé dix-sept ans comme mineur, puis dans la construction, il était employé dans un entrepôt. Un homme ayant été blessé durant la fusillade l’avait identifié. La police trouva un pistolet 38 mm dans la maison familiale. Pour elle, il n’y avait pas de doute: c’était l’arme qui avait criblé de six balles les deux victimes. Un avocat nommé d’office, payé au lance-pierre par l’Etat d’Alabama, fut chargé de défendre le prévenu. L’expert en balistique engagé par la défense n’avait rien d’un spécialiste et était à moitié aveugle. Un document établi à l’époque par d’autres experts en balistique soulevait de nombreux doutes, mais il ne fut jamais remis à la défense. L’accusé avait le malheur d’être pauvre et Afro-Américain dans un Etat où le racisme avait encore prise malgré la révolution des droits civiques des années 1960.

«Mon cas aurait dû être résolu il y a seize ans, explique Anthony Ray Hinton. L’Equal Justice Initiative avait rassemblé les éléments prouvant que l’arme incriminée ne correspondait pas aux six balles retrouvées sur les lieux du crime. Malgré ses demandes répétées, la justice de l’Alabama refusa de rouvrir le dossier.» Anthony Ray Hinton avait pourtant un alibi solide. Son employeur avait confirmé qu’au moment du crime l’accusé travaillait à une vingtaine de kilomètres de l’endroit de la fusillade. Même le détecteur de mensonges l’absolvait. «Mais ma vie n’avait aucune valeur pour les autorités, ajoute-t-il. Si j’avais été un jeune de 29 ans, Blanc, de la classe moyenne, ils auraient tout fait pour s’assurer que les balles ne correspondaient pas à l’arme entreposée dans la maison de ma mère. Je ne comprends pas: comment la Cour suprême a-t-elle pu voir ce que les Cours de justice de l’Alabama n’ont jamais réussi à voir? Pour moi, ce fut un réveil difficile. On m’avait élevé en m’expliquant que la justice était impartiale. En l’occurrence, la race, l’éducation, le quartier où je vivais ont joué un rôle. L’Etat de l’Alabama ne s’est pas affranchi de son passé. A mes yeux, la situation s’est même aggravée car, si avant le racisme prenait une forme très directe et ouverte, il a pris une tournure plus politique.»

Depuis deux mois, Anthony Ray Hinton réapprivoise la vie, en homme libre. Il ne prend plus rien pour argent comptant. Chaque jour, chaque heure, chaque minute compte. Les arbres en fleur, des oiseaux qui batifolent, la pluie qu’il n’avait plus sentie couler sur son visage depuis 1985, la brise qui souffle quand il se tient sur le porche de la maison familiale. Pour l’ex-condamné à mort, la vie prend un nouveau relief. Quand il entra dans le couloir de la mort, Ronald Reagan était encore président des Etats-Unis et le mur de Berlin séparait encore les deux Allemagnes. Internet n’existait pas. Aujour­d’hui, Anthony Ray Hinton est confronté à un monde qui a vécu une révolution technologique. Le GPS installé dans la voiture d’un ami le fascine. «Comment une machine peut-elle te parler et te dire où aller?» s’interroge-t-il. Il a aussi vu ses nièces envoyer de textos avec leur smartphone. Mais là, il ne comprend pas bien: «Pourquoi texter et ne pas appeler simplement les gens?»

Depuis sa libération, il s’impose une discipline et réapprend des gestes en apparence banals: il se lève tôt le matin, fait de l’exercice, prend une douche, mange à des heures régulières. «Je ne veux pas, dit-il, gaspiller une seule seconde.» Mais, pour Anthony Ray Hinton, ce n’est pas toujours facile. Bien dormir reste un défi. Il avait l’habitude de se faire réveiller à 3 heures du matin dans sa cellule pour le petit déjeuner, puis de se faire servir un repas à 10 heures du matin. «Eveillé au milieu de la nuit, je dois parfois me dire que je n’ai plus l’obligation de me lever. Mais il est difficile de se débarrasser d’habitudes aussi ancrées.» Parfois, en regardant la télévision, des images ressassent des moments refoulés. Quand il se rend dans un centre commercial près de chez lui, il est parfois pris de panique dans un accès d’agoraphobie. «Je dois alors m’enfuir. Je tente de surmonter cette peur en m’y rendant durant la semaine, quand il y a moins de monde.» Au quotidien, il essaie de juguler son passé. «Mais c’est plus fort que moi, reconnaît-il. J’y pense tous les jours.»

Certaines images continuent de le hanter. «J’ai vu 53 détenus être exécutés, 12 se suicider. Des gens que j’ai appris à connaître, que je connais mieux que ma propre famille. Quand on apprend six jours à l’avance que l’un d’eux va être exécuté, on est dévasté, mais il faut rester fort. On ne sait bien souvent pas que dire, mais on essaie de l’encourager, de lui dire qu’il y a peut-être une chance d’être sauvé à la dernière minute. Après une exécution, je ne pouvais pas dormir. Je pensais que je pouvais être le suivant. Ma cellule était à moins de 30 mètres de la salle d’exécution. Deux jours après, je pouvais encore sentir la chair brûlée sous l’effet de la chaise électrique. C’était de la torture. Chaque fois qu’une personne était exécutée, c’était une part de moi qui l’était aussi.»

Dans la salle de conférences climatisée de l’EJI, Anthony Ray Hinton raconte ces traumatismes sans flancher. Il doit toutefois se retenir de pleurer quand il dresse le constat suivant: après trente ans de death row, aucune institution publique ne lui propose une aide psychologique. Il n’a même pas eu droit à la moindre indemnité. Bryan Stevenson promet d’engager une procédure pour en obtenir une, mais les chances de succès sont limitées.

Libre, Anthony Ray Hinton n’attend pas d’excuses des autorités en lesquelles il a perdu confiance. «Quand vous en présentez, cela doit venir du cœur. Or les autorités n’ont pas de cœur. Si elles en avaient un, elles auraient mis fin à mon cauchemar il y a seize ans.» Pour l’ex-détenu, le fait que des familles des victimes tuées à Birmingham en 1985 pensent toujours que c’est lui le meurtrier l’attriste. Il appelle l’Etat de l’Alabama à reconnaître son erreur et l’exhorte à dire aux familles des victimes qu’il n’a jamais été coupable de la mort de leurs proches. Il rêve lui-même d’une abolition totale de la peine de mort aux Etats-Unis. «Si on valorise la vie, on ne peut la prendre. En quoi un Etat qui tue un citoyen serait-il meilleur que le meurtrier?»

Quelque 3000 détenus croupissent toujours dans le couloir de la mort aux Etats-Unis. Mais la peine capitale est en perte de vitesse. Le Nebraska, Etat conservateur, vient de l’abolir, renversant le veto du gouverneur. 19 Etats au total l’ont supprimée. Le mouvement ne semble pas vouloir s’arrêter, même si 35 détenus ont été exécutés en 2014 et 16 déjà cette année. Plusieurs facteurs semblent l’expliquer. Si, au plan éthique, les mentalités évoluent, ce sont aussi des considérations économiques qui poussent au changement. Maintenir des milliers de personnes dans le couloir de la mort coûte très cher. Un nombre croissant d’Américains doute en outre de l’aspect dissuasif de la peine capitale.

Continuant de raconter sa vie de détenu dans sa cellule très exiguë, Anthony Ray Hinton est catégorique. Il se devait d’éviter les pensées suicidaires qui ont été fatales à certains de ses codétenus. Lui-même ne pouvait se contenter de lire, écrire, regarder la télévision. «Je n’avais pas le droit de faire une marche. J’étais confiné dans ma cellule. Pour ne pas devenir fou et avoir l’impression que les murs se referment sur moi, j’ai adopté une tactique efficace. J’ai sollicité mon esprit pour m’extraire chaque jour de ces murs. J’avais mon jet privé virtuel que j’utilisais pour aller en Angleterre boire le thé avec la reine et parler au prince Harry», ironise-t-il.

Ce qu’Anthony Ray Hinton a refusé de faire, c’est de maintenir une correspondance ou des contacts réguliers avec des membres de sa famille. Il souhaitait éviter de les accabler davantage, sachant qu’il pouvait mourir à tout moment. C’est ainsi qu’il a protégé sa mère qui continuait de croire en sa libération. Elle est toutefois décédée en 2002 sans qu’il puisse assister à ses funérailles. Un fait qui lui arrache encore des larmes. Il est habité par le sentiment d’avoir déçu sa mère. C’est une douleur qui l’oppresse. Le 3 avril, peu après la conférence de presse à sa sortie de prison, il est immédiatement allé sur sa tombe. «Je lui ai parlé, je me suis excusé de ne pas avoir été là quand elle était malade. Je lui dis chaque jour que je l’aime. Elle a été l’amour de ma vie. Je vais commencer à restaurer sa maison, délabrée. J’espère que, d’en haut, elle sera fière de voir que je suis revenu et que je remets sa maison en état.»

Pour Anthony Ray Hinton, sa chance, c’est d’habiter dans «God’s Country» (le pays de Dieu), en périphérie de Birmingham. L’endroit est un havre de paix, sans taxi, sans train, sans bus: «Pour moi, c’est le lieu idéal pour me reconstruire.» Il va régulièrement dans une église baptiste du coin qui lui apporte un certain réconfort. «Il est trop tôt pour me concentrer sur autre chose que sur ma reconstruction, précise-t-il. Je ris peut-être beaucoup mais, au fond, j’ai une profonde blessure que personne ne voit. Tant qu’elle est ouverte, je ne pourrai pas être la personne que j’aimerais être. Mais tant que je m’entoure de gens bons, comme à l’Equal Justice Initiative, je suis sur le bon chemin.»

La tragédie personnelle qu’a vécue Anthony Ray Hinton a laissé des traces. Mais montrant une force intérieure remarquable, il refuse de se laisser envahir par la haine. «En restant amer, vous laissez d’autres personnes maintenir un contrôle sur vous-même. L’amertume ne m’apportera rien de bon. Il faut que j’aille de l’avant. Les gens qui m’ont mis en prison répondront devant Dieu. Personnellement, je prie toujours pour ces gens, mais je suis en paix avec moi-même et je pense que ce qui a été fait dans l’obscurité des tribunaux sera mis un jour en lumière.» Marqué lui aussi par le racisme, par l’attentat contre une église de Birmingham en 1963, par la marche de Selma en 1965, il est animé par le précepte de non-violence de Martin Luther King, qu’il admire. S’il s’est fait traiter de nègre quand il jouait au basketball à la high school, il n’en tient plus ri­gueur: «Il y a des gens bons et mauvais dans toutes les races. Il y a beaucoup de Blancs qui ont participé au mouvement des droits civiques. Plusieurs de mes meilleurs amis sont Blancs.» Aujourd’hui, Anthony Ray Hinton ne cesse d’ailleurs de répéter la phrase extraite du discours «I have a dream» de Martin Luther King qu’il a spontanément prononcée à sa sortie de prison: «Enfin libre, enfin libre, grâce à Dieu tout-puissant, nous sommes enfin libres.»

«Deux jours après, je sentais encore l’odeur de la chair brûlée de détenus exécutés surla chaise électrique»

«Tant que la profonde blessure que j’ai en moi reste ouverte, je ne pourrai pas être ce que je souhaite devenir»

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