Comment mieux combattre l’antisémitisme? Alors que les actes et les menaces antisémites sont en augmentation, surtout du fait de groupements et d’individus d’extrême droite, une autre bataille n’a cessé de prendre de l’ampleur ces derniers temps: celle de la définition même de l’antisémitisme. En France, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Israël mais aussi en Suisse, cette bataille est d’autant plus vive qu’elle s’accompagne d’une offensive des autorités israéliennes cherchant à faire taire les critiques sur sa politique vis-à-vis des Palestiniens. Dans ce débat souvent passionné, il faudra désormais compter avec un nouveau venu. Une ribambelle de spécialistes qui viennent bousculer cette question.

Ils sont quelque 200 spécialistes internationaux. Des universitaires reconnus pour leurs travaux sur l’antisémitisme, les mondes juifs, l’Holocauste, mais aussi l’histoire de la Palestine et de la région. Au terme d’une bonne année de travaux, menés à l’origine en Israël, ils viennent de publier «la Déclaration de Jérusalem», qui se veut le meilleur outil de travail en date afin de définir l’antisémitisme de manière concise et de fournir aussi une série de lignes directrices pour mieux cadrer le débat.

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Calculs politiques?

Cette initiative est pourtant loin de représenter un pur exercice académique. Car la Déclaration a comme but affiché de s’opposer à une autre définition de l’antisémitisme qui n’a cessé de gagner du terrain et qui a déjà été adoptée par un bon nombre de parlements, de régions ou de municipalités, principalement en Europe. A tel point que cette définition, produite et adoptée en 2016 par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), est pratiquement devenue la norme en la matière, malgré le fait qu’elle ait été théoriquement conçue à l’origine comme un document «de travail» dénué de tout pouvoir de contrainte.

«La définition de l’IHRA est devenue davantage un enjeu de contestation qu’un outil efficace pour lutter contre l’antisémitisme», résume pour Le Temps le professeur des Relations entre juifs et musulmans à l’University College London, Seth Anziska, l’un des membres du comité de coordination de la Déclaration de Jérusalem. «L’essence même de cette définition, dit-il, est aujourd’hui affectée par des calculs politiques. Et nous espérons que le travail conjoint apporté par 200 académiciens donnera une certaine autorité à la compréhension de cet enjeu.»

Des calculs politiques? Après avoir dormi pendant dix ans dans un tiroir, le document de l’IHRA en est ressorti fort opportunément au moment où l’Etat d’Israël menait une vaste campagne visant à réduire au silence les critiques. Au-delà de la définition de base, qui consiste en 2 lignes, le texte comprend ainsi une série «d’exemples contemporains d’antisémitisme». Or, parmi ces 11 «exemples», 7 ont trait à l’Etat d’Israël.

Les deux textes

L'Alliance Internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA)

«L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte.»

La déclaration de Jérusalem

«L’antisémitisme est une discrimination, un préjugé, une hostilité ou une violence à l’encontre des Juifs en tant que Juifs (ou des institutions juives en tant que juives).»

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Deux cibles principales

Très vite, tandis que le premier ministre, Benyamin Netanyahou, n’en finit pas d’invectiver les contestataires en les qualifiant d’antisémites, des responsables israéliens se sont fondés sur ce texte pour mettre sur la sellette des organisations considérées comme pro-palestiniennes, y compris lorsque celles-ci travaillent en Israël. Une série d’ONG ont vu leurs financements menacés. Les deux cibles principales de cette campagne israélienne: d’une part, le mouvement qui appelle au boycott de l’Etat d’Israël au motif qu’il occupe les territoires de la Palestine, et d’autre part, tous ceux qui prônent, faute de mieux, l’établissement d’un Etat binational qui intégrerait aussi bien les Israéliens que les Palestiniens.

Le risque d’instrumentalisation politique est tel que l’avocat américain Kenneth Stern, l’un des rédacteurs originaux de la définition de l’IHRA, a lui-même mis en garde à plusieurs reprises contre les dangers que représente l’utilisation de cette même définition pour des objectifs qui n’ont rien à voir à ses yeux avec sa conception initiale, et qui menacent notamment la liberté d’expression.

Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, des campus se sont enflammés à propos de ce texte. En Grande-Bretagne toujours, cette affaire est en grande partie à l’origine de la mise à l’écart du travailliste Jeremy Corbyn, jugé antisémite notamment parce qu’il refusait d’endosser cette définition. En France, dans un contexte tendu par l’aggravation des actes antisémites, Emmanuel Macron avait fait sensation devant le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) en prônant l’adoption dans les textes de référence de la France de la définition de l’antisémitisme de l’IHRA. Le président français allait même plus loin en faisant de l’antisionisme «une des formes modernes de l’antisémitisme».

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Certaines constantes

Dans la Déclaration de Jérusalem, ses auteurs rappellent certaines constantes de l’antisémitisme classique, qu’ils soient affirmés de manière directe – «Les juifs contrôlent les gouvernements dans l’ombre» – ou indirecte – «Les Rothschild contrôlent le monde.» Ils indiquent aussi quelques lignes directrices en rapport avec le conflit israélo-palestinien et jugent antisémite par exemple le fait de «tenir les juifs collectivement responsables de la conduite d’Israël» ou de «supposer que les juifs non israéliens, simplement parce qu’ils sont juifs, sont nécessairement plus loyaux envers Israël qu’envers leur propre pays».

En cela, le texte ne diffère que marginalement de la définition de l’IHRA. Cependant, les spécialistes offrent aussi une série d’exemples qui, à leurs yeux, ne constituent pas des positions antisémites: critiquer ou s’opposer au sionisme en tant que forme de nationalisme; signaler une éventuelle discrimination raciale systématique à l’égard des Palestiniens; prôner contre Israël le boycott, le désinvestissement ou les sanctions, soit autant de «formes courantes et non violentes de protestation politique».

Ouvrir un vrai débat

«Notre volonté est surtout d’ouvrir de l’espace afin qu’un débat réel et profond puisse avoir lieu, affirme Seth Anziska. Les rayons des bibliothèques sont pleins d’ouvrages sur l’antisémitisme, une notion qui s’ancre dans la réalité d’une époque donnée. Or aujourd’hui, le débat est verrouillé, et s’opposer à la définition de l’IHRA est de plus en plus souvent assimilé à être en faveur de l’antisémitisme. C’est un choix qui a été faussé. Nous devons éclairer toutes les facettes de ce débat, plutôt que de les fermer.»

En attendant, le débat continue de s’enflammer. Pour ces seuls derniers jours: à la tête d’une coalition écologiste et communiste, la maire de Strasbourg, Jeanne Barseghian, vient de s’attirer les foudres de certaines organisations juives (et israéliennes) en refusant d’adopter à l’échelle de la ville la définition de l’IHRA. A l’inverse, l’ambassade d’Israël en France n’a pas tardé à se féliciter publiquement de l’adoption de cette même définition par la ville de Neuilly. En Grande-Bretagne, c’est la vénérable City, University of London qui vient de connaître l’opprobre public après que son comité d’étudiants a refusé lui aussi de faire sienne cette définition.

Un rapport fédéral

Et en Suisse? A la suite d’une démarche parlementaire, le Conseil fédéral devrait remettre un rapport ces prochaines semaines sur l’opportunité ou non d’utiliser la définition de l’antisémitisme adoptée par l’IHRA. La Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICAD) est parmi ceux qui encouragent les autorités suisses à faire le pas. La CICAD s’appuie d’ailleurs année après année sur cette définition, y compris ses «exemples» controversés pour établir sa recension d’actes antisémites commis en Suisse romande. «Cette définition est très facile à comprendre et très utile», estime son secrétaire général, Johanne Gurfinkiel, en mettant en avant le fait qu’elle a aussi été très largement adoptée, par «des dizaines d’autres associations» qui luttent contre l’antisémitisme. S’il insiste sur le fait que cette définition laisse la place à la critique à l’endroit d’Israël, il juge à l’inverse que la Déclaration de Jérusalem est «trop politisée», même si elle comprend «quelques améliorations littéraires» par rapport à celle de l’IHRA.

«La définition de l’IHRA, en remplissant un vide, a assouvi un désir symbolique de répondre aux actes antisémites, conclut Seth Anziska. Faute d’alternative, chacun se cramponne à ce texte. Mais il ne devrait représenter qu’un outil parmi beaucoup d’autres. Et surtout, il ne devrait pas faire oublier les étapes suivantes qui sont certes la lutte contre l’antisémitisme mais aussi contre la discrimination et contre toute forme de racisme.»