Sécurité

Antiterrorisme: les leçons des attentats ont-elles été tirées?

Les services de renseignement français avaient été mis en cause après les attentats du 13 novembre 2015. Leurs homologues britanniques sont maintenant sur la sellette après l'attentat de Londres. La lutte contre la menace terroriste doit-elle être revue de fond en comble?

Nous étions au début de l'année 2016. La France, encore sous le choc des attentats du 13 novembre 2015, immédiatement suivis par la proclamation de l'état d'urgence (toujours en vigueur), s'interrogeait sur les meilleures manières de localiser, puis de mettre hors d'état de nuire, les apprentis-terroristes. «Nous avons oublié l'importance du quadrillage communautaire, nous expliquait un ancien conseiller du président François Hollande. Les Anglais savent mieux faire cela que nous. Ils privilégient le recueil d'informations sur la répression. Leur modèle devrait être plus étudié».

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Un an et demi plus tard, même interlocuteur et même sujet. L'attentat de Londres vient de faire sept morts. L'identité des trois assaillants, abattus par la police, n'a pas encore été divulguée: «Les Anglais ont mal évalué l'effet "copycat" après les attentats survenus sur le continent en 2015 et 2016, poursuit notre interlocuteur. Ils ont cru que les attaques en France et en Belgique n'auraient pas de conséquences sur leur sol. Ils n'ont pas vu la radicalisation TGV s'emparer de certains individus résolus à semer la mort autour d'eux...»

Importance des «informateurs»

Comment comprendre, en effet, que les services de police britanniques se soient retrouvés à trois reprises confrontés à des attentats suicides, d'abord à Londres devant le parlement britannique (22 mars 2017, 5 morts), ensuite à Manchester lors du concert d'Ariana Grande (22 mai 2017, 22 morts) puis de nouveau à Londres samedi soir? 

La réponse avait été donnée au Temps, en mars, par le général de gendarmerie Bertrand Soubelet, aujourd'hui candidat aux législatives à Boulogne-Billancourt, près de Paris: «Comment mesure-t-on, dans une communauté, l'infiltration des idées meurtrières? Comment détecte-t-on des jeunes radicalisés jusque-là non-violents, et qui décident soudainement de passer à l'acte? Si vous n'avez pas d'informateurs dans leur réseau, c'est impossible.»

«La logique de la violence l'a emporté»

Or les attentats des trois dernières années commis en Europe confirment cet échec. En France et en Belgique, la police connaissait le passé délinquant d'Abdelhamid Abaaoud, considéré comme le chef des commandos impliqués dans les tueries du 13 novembre 2015, puis dans l'attentat contre l'aéroport et le métro de Bruxelles le 22 mars 2016. Les deux frères Abdeslam (Salah, seul survivant des commandos du 13 novembre, arrêté le 19 mars 2016, est détenu en France depuis plus d'un an) étaient aussi identifiés comme «petits criminels». 

Mais à quel moment la radicalisation devient-elle le moteur? «J'ai vu mon fils se faire embrigader, nous expliquait Véronique Buroy Burin, mère d'un jeune converti parti en Syrie, qui a trouvé la mort sur place. Mais chaque fois que j'ai tiré le signal d'alarme, l'on m'a répondu avec des arguments juridiques. On me disait qu'au regard du droit, il n'était pas possible d'appréhender les recruteurs identifiés sur notre commune de Sevran (Seine-Saint-Denis). Résultat: la logique de la violence l'a emporté...»

«On perd le fil et là, tout devient possible»

Auteur de «Sans autorité, quelle liberté» (Ed. de l'observatoire), l'ancien général Bertrand Soubelet refuse d'entrer dans les polémiques sur les mérites de tel ou tel service de renseignement. Les Français sont-ils aujourd'hui mieux équipés que les Anglais? «Il faut absolument travailler la remontée des informations en provenance des communautés musulmanes, des mosquées, du voisinage, expliquait-t-il au Temps après l'attentat de Manchester commis par Salman Abedi, 22 ans. Lorsqu'une famille a des liens avec la Libye (ce qui était le cas pour Salman Abedi) ou qu'un jeune a tenté de se rendre en Syrie, tous les indicateurs doivent s'allumer. On ne peut plus les surveiller de la même manière». 

Le cas considéré comme le plus difficile à détecter est celui de Mohamed Lahouaiej Bouhlel, l'auteur de l'attentat au camion fou de Nice le 14 juillet 2016 (86 morts). Là, presque rien ne pouvait laisser deviner son basculement dans le terrorisme. Sauf peut-être un contact avec l'ex-voyou Nicois Omar Diaby, d'origine sénégalaise, considéré comme l'artisan du djihad sur internet. «Le moment fatal est celui où une pièce manque au puzzle, détaille un policier français au Temps. On n'arrive pas à relier entre eux des éléments en apparence épars. On perd le fil et là, tout devient possible...»

Actes dissimulés

La méthode anglaise, calée sur le communautarisme, n'est-elle pas quand même la bonne? En trois attentats consécutifs, le Royaume-Uni se retrouve endeuillé par la mort d'une trentaine de personnes alors que la France, entre Paris, Nice et la succession d'attaques meurtrières survenues depuis Charlie Hebdo en janvier 2015 compte près de 300 victimes. Depuis les attentats de 2005 à Londres, le gouvernement britannique a fourni des subventions aux associations locales, en échange de quoi leurs responsables gardaient l’œil sur leur communauté. Depuis 2006, une loi autorise par ailleurs les autorités anglaises à retirer la citoyenneté britannique à tout détenteur d’une double nationalité présentant un risque pour le pays. 

Problème: les individus radicalisés, en France comme au Royaume-Uni, ont appris à dissimuler leurs actes. Ils se sont accoutumés à la surveillance policière et ont appris à la déjouer: «La règle numéro un est de ne jamais croire qu'on a démantelé l'intégralité d'un réseau, plaidait ces derniers jours l'ancien policier d'élite français Jean-Michel Fauvergue, candidat pour Emmanuel Macron aux législatives dans le département de la Seine et Marne. En terrorisme, lorsque l'idéologie s'en mêle, un dossier n'est jamais clos. Or le conflit syrien et l'offensive contre Daech sont des braises fatales...» 

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