«L’armée américaine a peut-être amené l’épidémie à Wuhan.» Cette remarque ne provient pas d’un compte anonyme sur les réseaux sociaux mais de Zhao Lijian, porte-parole du Ministère chinois des affaires étrangères. Interpellée par Le Temps, la mission de la République populaire Chine auprès de l’ONU à Genève ne réfute pas ces propos et dénonce au contraire une tentative de «diffamation» américaine, l’administration Trump évoquant régulièrement un «virus chinois». «Il existe des opinions différentes quant à l’origine de ce virus, explique le Dr Liu Yuyin, son chargé de presse. La Chine croit que c’est une question scientifique qui requiert une évaluation professionnelle.»

Pourquoi la diplomatie chinoise fait-elle une insinuation aussi grave alors que l’Europe et les Etats-Unis se trouvent dans une situation d’urgence sanitaire? Pour Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique et enseignant à Sciences Po, il faut l’inscrire dans une offensive de communication à grande échelle, notamment par la désinformation, afin de faire oublier que Pékin a une responsabilité dans cette pandémie.

Lire aussi: Comment la Chine a laissé échapper le coronavirus

Le Temps: Quel message la Chine tente-t-elle de faire passer quant à sa responsabilité dans la pandémie?

Antoine Bondaz: Son offensive de communication s’inscrit dans la reconstruction, en Chine et à l’étranger, du déroulement de la crise sanitaire. Elle a deux objectifs: rejeter la faute et minimiser les erreurs. Le régime oppose les autorités locales, présentées comme responsables de la crise, aux autorités centrales, qui seraient exemplaires. Le régime va jusqu’à véhiculer des théories complotistes, comme une soi-disant origine américaine du virus, une rumeur invalidée par les scientifiques. Pékin minimise également une prise de décision tardive qui, couplée à la censure, n’a pas permis d’informer le public assez tôt.

Ce narratif chinois s’appuie aussi sur les dons fournis à des pays comme l’Italie ou la France.

Il faut apprécier ces dons, mais ils sont équivalents à ceux que la Chine a reçus. Mi-février, des acteurs gouvernementaux et privés français, comme LVMH, ont par exemple envoyé 17 tonnes d’aide à Wuhan. Les gouvernements européens l’ont fait non par triomphalisme mais par solidarité. A l’inverse, les médias chinois communiquent massivement sur ces dons, détournant des images pour prétendre que les Italiens crieraient leurs remerciements à la Chine depuis leurs balcons.

Retrouvez les nouvelles du 19 mars

Quel est l’objectif politique de cette campagne?

Premièrement, il s’agit de relégitimer le régime chinois en interne, car il a été fragilisé au début de la crise. Dès le mois de février, il y a eu une reprise en main afin de mieux contrôler le flux d’informations, que ce soit avec la propagande ou la censure.

Deuxièmement, cette crise sanitaire est une occasion en or pour convaincre les pays en développement que la Chine est un partenaire indispensable. C’est malheureusement renforcé par notre incapacité, en Europe et à court terme, à venir en aide à d’autres pays. Or ne nous trompons pas, l’aide européenne dans le monde, notamment en tant que principal bailleur de fonds de l’OMS avec les Etats-Unis, est massive.

Troisièmement, il s’agit de vanter les mérites du modèle de gouvernance chinois et de convaincre qu’il est plus efficace que les modèles occidentaux. L’éditorial du Global Times du 10 mars affirmait par exemple que «de nombreux pays répètent les erreurs que Wuhan a faites, alors qu’ils ne peuvent pas réussir à faire ce que la Chine a fait». Or, il ne faut pas se tromper, des Etats démocratiques, comme Taïwan ou la Corée du Sud, parviennent aussi à y faire face.

Cette crise est intéressante, car elle voit la Chine utiliser habilement les outils mis en place ces dernières années: le rôle des médias d’Etat à l’étranger, l’intervention des diplomates sur Twitter, etc. Rappelons qu’en août 2013, Xi Jinping déclarait déjà: «Nous devons mener le travail de propagande externe afin de mieux raconter l’histoire de la Chine et de faire entendre la voix de la Chine». Cette expression répond à une stratégie structurée pour permettre à Pékin de contrôler le narratif international.

Lire aussi: Une gestion du coronavirus «aux caractéristiques chinoises»

Quels sont les enjeux économiques pour la Chine?

Cette crise met en lumière que la mondialisation a accru notre dépendance à la Chine, notamment pour nos industries stratégiques. Pékin n’a ainsi aucun intérêt à ce qu’émerge en Europe un débat sur cette question. On le voit aujourd’hui pour les équipements de protection comme les masques, des principes actifs de médicaments, des réactifs pour kits de dépistage pour le Covid-19, etc. Le secteur de la santé est stratégique et il faudra à l’avenir relocaliser en partie des chaînes de production sur le territoire européen. Cette politique est déjà mise en œuvre par la Corée du Sud.

La pandémie permettra-t-elle à la Chine de conquérir de nouveaux marchés, au moment où son industrie redémarre et que les économies européennes s’arrêtent?

Il y a plusieurs hypothèses à avancer. La première est que l’effondrement des bourses européennes et la perte en valorisation massive de fleurons économiques pourraient susciter des tentatives de rachat hostile. Un exemple: depuis le 1er janvier, Renault a perdu 60% de sa valorisation. Il est important de défendre des entreprises affaiblies alors que les capacités de financement des grandes entreprises chinoises restent solides et que leur valorisation en bourse a moins souffert. Serions-nous cependant capables de le faire sur un plan légal et à court terme?

La seconde est que les mesures de confinement pourraient ralentir les capacités de production des entreprises européennes, ce qui pourrait les rendre moins compétitives dans des pays pour l’heure moins touchés par la pandémie, comme l’Indonésie, l’Inde ou le Brésil. Les entreprises chinoises retrouvant progressivement leur rythme normal, elles pourraient conquérir des parts de marché à notre détriment.

La troisième porte sur la demande européenne. La Chine pourrait viser des secteurs très précis, en vantant notamment l’expertise acquise grâce à l’épidémie. Huawei propose en ce moment aux hôpitaux européens d’améliorer leur connectivité face à la surcharge de leurs réseaux. Alibaba propose une solution cloud permettant de faire de l’interprétation d’imagerie médicale grâce à l’intelligence artificielle, par exemple pour les scanners thoraciques utiles au dépistage du Covid-19.

Politiquement et économiquement, le régime chinois tente de sortir plus fort de cette pandémie. Le parallèle souvent établi avec ce que la catastrophe de Tchernobyl a signifié pour l’Union soviétique ne vous convainc donc pas.

Je trouve cette analogie erronée. Tchernobyl a accéléré une dynamique d’ouverture entreprise par Mikhaïl Gorbatchev en URSS et a révélé les failles du système de gouvernance soviétique. En Chine, la dynamique est celle d’un renforcement autoritaire depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, qui a très vite cherché à contrôler les effets politiques de la crise sanitaire et s’en sert désormais, à l’inverse, comme d’une opportunité en Chine et à l’étranger pour se renforcer.

La Chine tente depuis plusieurs décennies de développer son «soft power», sa capacité d’influence douce. Cette pandémie constitue-t-elle néanmoins un point de rupture? Les Européens vont-ils se réveiller face à la menace?

Rien ne le garantit. Notre priorité, et c’est normal, est la crise sanitaire. Mais celle-ci débouchera sur une crise politique dans chacun de nos pays. Or, le risque est que ce débat se limite au plan national et s’articule autour de logiques partisanes. Il faut donc espérer que nos gouvernements développent une vision stratégique afin d’analyser non seulement ce qu’ils ont eux-mêmes raté, mais aussi les origines véritables de la crise en Chine, notre dépendance économique à son égard et l’instrumentalisation de la pandémie dont elle a fait preuve.

Lire encore: Le virus de la censure