Le chef de la diplomatie américaine est arrivé mercredi à l’aube au Kenya. Il a l’ambition de démarquer l’administration Biden de celle de son prédécesseur Donald Trump, lequel ne faisait pas mystère de son désintérêt pour l’Afrique et fut le seul président en plusieurs décennies à ne pas se rendre sur le continent.

Antony Blinken visitera jusqu’à samedi trois pays considérés comme clés dans la stratégie africaine du président Joe Biden: d’abord le Kenya, un des plus anciens alliés de Washington, où la Chine gagne du terrain, puis le Nigeria, pays le plus peuplé du continent et, enfin, le Sénégal, modèle de stabilité démocratique.

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L’Afrique subsaharienne est la dernière région du monde que visite Antony Blinken, dont les déplacements au cours des premiers mois de fonctions ont été entravés par la pandémie de Covid-19 et le retrait américain d’Afghanistan.

Sommet virtuel «pour la démocratie»

Sa visite se déroule à moins d’un mois d’un Sommet virtuel «pour la démocratie» organisé par Joe Biden et dans la foulée de celui de la COP26 sur le climat, durant lequel Washington s’est joint aux appels à renoncer aux énergies fossiles.

En ce qui concerne l’Afrique, «la démarche actuelle met l’accent sur l’objectif de revitalisation des démocraties ainsi que sur le changement climatique et le développement durable», explique Ervin Massinga, haut fonctionnaire au département d’État.

Selon lui, Antony Blinken discutera aussi du développement des capacités de production en Afrique de vaccins contre le Covid-19, initiative grâce à laquelle Joe Biden espère se distinguer de la Chine qui met offensivement en avant ses propres vaccins.

Déception éthiopienne

En toile de fond figureront néanmoins les crises dans lesquelles s’active diplomatiquement Washington, touchant deux pays dans lesquels les États-Unis ont un temps placé beaucoup d’espoir: l’Éthiopie et le Soudan.

Addis Abeba fut longtemps un allié proche de Washington, désormais consterné par les entraves à la livraison d’aide alimentaire dans la région septentrionale du Tigré, théâtre d’un conflit entre l’armée fédérale et des rebelles, où la famine menace des centaines de milliers de personnes.

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Le Front de libération du Peuple du Tigré (TPLF) contre lequel le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed a lancé l’armée fédérale il y a un peu plus d’un an, a reconquis le Tigré, avancé dans les régions voisines et menace désormais de marcher sur Addis Abeba.

«Ça n’est pas l’Éthiopie que nous pensions voir il y a deux ans, quand nous l’applaudissions en tant qu’économie la plus dynamique d’Afrique», a récemment souligné l’ambassadrice américaine à l’ONU, Linda Thomas-Greenfield.

Joe Biden s’est récemment dit prêt à priver l’Éthiopie des bénéfices de la loi américaine sur la croissance et les opportunités en Afrique (loi Agoa), qui exempte de nombreux pays africains de droits de douane. Il a pour l’heure exclu des sanctions sur le gouvernement éthiopien ou les rebelles dans l’espoir d’encourager un règlement politique.

Risque d’effondrement régional

Parallèlement, les États-Unis ont suspendu quelque 700 millions de dollars d’aide au Soudan, théâtre fin octobre d’un coup d’État militaire qui a mis un coup d’arrêt à la transition démocratique entamée avec le renversement en 2019 de l’autocrate Omar el-Béchir, après 30 ans de pouvoir.

Ancien plus haut diplomate en charge de l’Afrique sous l’ex-secrétaire d’État Hillary Clinton, Johnnie Carson estime que la visite d’Antony Blinken au Kenya ne doit pas être «une occasion manquée» d’inviter les dirigeants des pays alentour à chercher une solution régionale aux crises soudanaise et éthiopienne. «La Corne de l’Afrique est extrêmement fragile et les transitions démocratiques que nous pensions aller de l’avant en Éthiopie et au Soudan ont déraillé», explique Johnnie Carson, désormais à l’Institut américain pour la Paix (Usip). «En réalité, si ces pays s’effondrent au cours de l’année à venir, nous assisterons à un effondrement régional plus large», met-il en garde.

Antony Blinken devrait avoir des entretiens délicats au Nigeria, à qui les États-Unis ont suspendu la livraison d’hélicoptères en raison d’inquiétudes relatives au respect des droits humains.

Autre sujet qui devrait être abordé lors de son voyage: le commerce. L’Agoa expire en 2025 et, pas plus que Donald Trump, Joe Biden ne semble pressé de la remplacer, face à une opinion américaine de moins en moins favorable aux accords commerciaux, au risque de favoriser les relations commerciales entre l’Afrique et la Chine.