«Depuis qu’elle a renoncé à la puissance, l’Allemagne cultive son jardin»

L’éditorialiste Josef Joffe explique comment son pays a fini par construire une démocratie stable et apaisée ainsi qu’une société libérale et hédoniste, «sans doute la plus moderne du monde occidental»

Né en mars 1944 dans le ghetto de Lodz, en Pologne, Josef Joffe est aujourd’hui éditeur du grand hebdomadaire libéral Die Zeit, qui fut dirigé par Marion Dönhoff avec pour coéditeur l’ex-chancelier Helmut Schmidt. Formé aux Etats-Unis, c’est un excellent connaisseur de ce pays et un défenseur de la relation transatlantique Berlin-Washington. Mais c’est aussi un analyste de la société et de la vie politique allemandes, à propos desquelles il a publié un livre ironique intitulé Schöner denken (La pensée correcte). Nous lui avons demandé comment se porte l’Allemagne et quel est son avenir.

Le Temps: Dans un récent article, vous évoquiez une sorte de «néoconservatisme allemand». Qu’entendez-vous par là?

Josef Joffe: C’était un peu ironique. Le mouvement néo-conservateur est en soi lié aux Etats-Unis. Les Allemands, à mon sens, sont conservateurs dans la mesure où ils ont construit un système dans lequel le changement ne peut se faire que très lentement. Un de nos mots préférés c’est la prévisibilité. Si je considère notre système politique en général, je constate qu’il ne produit pas une concentration du pouvoir mais que celui-ci, au contraire, est neutralisé.

Il est très difficile, en Allemagne, à un gouvernement de changer les choses. Cela tient à notre système politique qui débouche sur des gouvernements de coalition. Or, les coalitions sont presque toujours immobiles. Il est long et lent ici de mettre quelque chose en route. Les leviers sont comme soudés. Ou si vous préférez, le gouvernail ne permet de manœuvrer que de trois degrés à gauche ou à droite. Et cela pour une bonne raison. Au XXe siècle, l’Allemagne a vécu beaucoup trop de bouleversements: deux guerres mondiales, cinq systèmes politiques, deux dévaluations. Les Allemands ont eu une vie assez tumultueuse au XXe siècle. C’est pourquoi le contrat social allemand est caractérisé par une très grande prévisibilité, la stabilité et des changements modérés.

– Dans ce même article, vous évoquiez une Allemagne qui se méfie des nouvelles technologies. Les Allemands seraient-ils angoissés par le futur?

– Non, je ne crois pas. Nous avons toujours été à l’avant-garde des technologies depuis le XIXe siècle. Que l’on pense à l’automobile, au téléphone, au nombre énorme d’entreprises chimiques. Nous avons toujours été enthousiasmés par la technique et le progrès. Mais après leur expérience douloureuse de la guerre, les Allemands ont perdu, bien plus qu’aux Etats-Unis ou en France, leur conviction dans le progrès par la technologie, qui constituait une partie du credo laïque des sociétés occidentales.

Ce peuple fasciné par la technique n’aime pas les grandes technologies comme le nucléaire, la biotechnologie, les manipulations génétiques sur l’être humain ou les plantes. C’est une réaction à la surabondance et à la précipitation des transformations. Ce n’est pas une peur face à l’avenir, mais face aux technologies dont les Allemands craignent de ne pas pouvoir maîtriser les conséquences dans le futur. C’est pourquoi nous sommes aussi très préoccupés par tout ce qui touche à la protection du climat. Les Allemands aiment les techniques qu’ils connaissent et maîtrisent: d’admirables voitures, des avions formidables, des équipements médicaux performants.

La société allemande surprend les visiteurs étrangers par sa décontraction, sa tolérance. C’est nouveau?

– Effectivement, la société allemande est cool, libérale, ouverte. C’est sans doute la société la plus moderne du monde occidental. Et cela ne correspond pas à l’image d’une Allemagne crispée face aux nouvelles technologies. Regardez un film allemand des années 1950: le langage du corps a complètement changé. Dans ces vieux films, chaque geste était étroitement contrôlé, tout était rigide, hyperformaliste. Il y a eu depuis une très forte individualisation de la société et une très grande libéralisation du mode de vie. On vit toujours plus sans former de couple, la moitié des mariages se termine par un divorce. On dépense toujours plus pour les loisirs, les voyages. Il règne auprès des jeunes générations un hédonisme qui ne correspond plus du tout au cliché que l’on peut encore avoir sur l’Allemagne. On peut se réjouir de cette évolution ou la regretter, mais c’est ainsi.

– A quoi est due cette mue?

– En une durée de vie, ce pays a totalement changé d’apparence. Il a adopté comme aucun autre pays en Europe un mode de vie américain: les vêtements, une façon de se mouvoir. Les Allemands écoutent, chantent, dansent, mangent américain. On regarde presque exclusivement des films américains. Les Allemands sont bien plus américanisés que les Français. Si l’Occident c’est l’individualisation, la «dés­idéologisation», la dépolitisation, l’hédonisme, la liberté de choix de son mode de vie, par exemple dans les préférences sexuelles, si cela, c’est être occidentalisé, alors les Allemands le sont sans doute bien plus que tout autre.

– Le rapport au pouvoir a aussi changé. Oublié, l’Etat prussien?

– Ce qui a le plus changé chez les Allemands, c’est la disparition du sentiment nationaliste. Le pire des Etats nationalistes d’Europe, le plus agressif d’autrefois est devenu le plus pacifique, le plus européen et le plus internationaliste. Regardez dans la ville de Hambourg, combien de drapeaux allemands voyez-vous? Comparez avec la France, la Suède ou les Etats-Unis. Ici vous ne verrez pas de symboles nationaux.

– Un patriotisme joyeux, sympathique s’est pourtant exprimé lors du Mondial de football en 2006.

– Oui, mais cela n’a rien à voir avec le nationalisme. C’est un peu de la culture de masse, l’expression de la fête. Je ne sais pas si les Allemands ont bien compris combien ils pouvaient être fiers de ce pays. Lorsque j’étais enfant, nous avions peur de chaque policier, le rapport à l’autorité était extrêmement hiérarchisé. Est-ce qu’il y a un autre pays qui connaisse aujourd’hui un système aussi stable, aussi libéral de mœurs, aussi démocratique et aussi égalitaire? La France avec son «petit Napoléon»? Elle est aujourd’hui plus rigide que l’Allemagne. La Grande-Bretagne avec des caméras de surveillance partout?

– L’autodénigrement n’est-il pas, en Allemagne, un sport national?

– Bon, c’est un peu dans l’âme allemande. Il y a un proverbe anglais qui dit à peu près: «A chaque nuage, il y a une bande d’argent.» L’équivalent de l’expression française «Après la pluie, le beau temps». Mais ici on a inversé l’expression, on ne voit que le nuage. L’Allemand est si pessimiste, il voit toujours le côté sombre des choses. Nous ne sommes pas une nation optimiste.

– Première économie européenne, troisième économie mondiale par son PIB, l’Allemagne refuse pourtant d’accéder au statut de puissance mondiale, même moyenne, contrairement à la France ou à la Grande-Bretagne.

– Par deux fois au XXe siècle, l’Allemagne a cherché à devenir une puissance mondiale. Cela a échoué de la pire des façons. L’idée même du pouvoir a dès lors été enterrée. Quand les Allemands ont fait l’inverse, quand ils se sont engagés dans l’intégration européenne, qu’ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas assumer seuls leur sécurité mais que les Etats-Unis leur offraient une véritable assurance, alors ils ont remarqué que l’on vivait beaucoup mieux sans cette ambition de puissance. Pas besoin de dépenser des millions en armement, de risquer la vie des siens en Algérie, en Inde ou en Afrique comme les Français ou les Anglais. Comme le Candide de Voltaire, ils se sont dit «cultivons notre jardin». Ce renoncement est une bénédiction pour l’Allemagne. Cela lui a permis de construire une démocratie stable et apaisée.

– Etre la troisième économie du monde, cela comporte tout de même des responsabilités, des engagements envers les autres, non?

L’Allemagne y vient, mais très lentement. Nous avons des soldats dans les Balkans, 4000 hommes en Afghanistan, qui sont amenés à se battre, à tirer. Cela aurait été inimaginable il y a cinq ans encore. D’un autre côté, il y a une aide au développement importante et une diplomatie qui a compris qu’il fallait s’appuyer sur la France et la Grande-Bretagne, par exemple, pour faire pression sur l’Iran dans la question du nucléaire. L’Allemagne n’est pas la Suisse, elle a pris ses responsabilités dans toutes les instances internationales.

– Curieusement, le retrait des troupes allemandes d’Afghanistan n’est pas un thème électoral.

– Effectivement, et c’est tout à fait remarquable. Il y a une bonne raison à cela: conservateurs et sociaux-démocrates sont ensemble au pouvoir, ils se neutralisent. La gauche, qui normalement descend dans la rue pour manifester son pacifisme, partage les responsabilités. D’ailleurs pour la majorité des Allemands, l’Afghanistan n’est pas encore un problème. C’est au-dessous du radar. Il y a une sorte d’indifférence en raison du faible nombre de morts jusqu’à présent.

– D’ailleurs y a-t-il un vrai thème de campagne électorale?

– Non, pourquoi y en aurait-il un? Il n’y a que la presse qui trouve la campagne ennuyeuse. Les gens n’attendent pas grand-chose de la politique mais n’ont pas grand-chose non plus à redouter. Ils veulent des gens prévisibles, rassurants. Angela Merkel a jusqu’ici bien gouverné, on la connaît, elle évite de se découvrir, n’attaque personne, ménage les uns et les autres. Pourquoi changer? Elle représente bien l’Allemagne à l’étranger, elle ne nous ridiculise pas comme Berlusconi, ne s’agite pas comme Sarkozy. Comme conservatrice, elle fait une politique très proche de celle des sociaux- démocrates.

– A quoi attribuer le bas niveau du SPD dans les sondages? Comment pondérer entre un facteur allemand et une crise générale des sociaux- démocrates en Europe?

– Il y a un problème allemand de personnalités à la tête du SPD. Et entre Angela Merkel et son challenger social-démocrate Frank-Walter Steinmeier, la différence ne saute pas aux yeux. Mais il y a aussi une crise de la social-démocratie européenne. Elle a perdu sa base ouvrière traditionnelle, elle a du mal à se trouver un rôle. Si c’est uniquement pour critiquer le libéralisme, Sarkozy et Merkel le font très bien. Peut-être avons-nous atteint un tel niveau de l’Etat social que les raisons d’être de la social-démocratie sont remplies.

– Les Allemands devront-ils s’habituer à l’idée qu’un jour le SPD fasse alliance au niveau national avec la gauche radicale «Die Linke»?

– Oui, c’est vraisemblable dans quelques années. C’est déjà le cas pour la Ville de Berlin. Mais, au niveau national, pas avec l’équipe actuelle. Trop peu fiable, trop imprévisible.