Revue de presse

Apple versus FBI: le pari de Tim Cook pourrait se révéler payant

Les internautes saluent le refus d’Apple de céder au FBI qui souhaite accéder aux données de l’iPhone de l’un des tueurs de San Bernardino. Pour de nombreux médias, la firme de Cupertino pourrait sortir gagnante de ce bras de fer

Pas de ver dans la pomme! En refusant très clairement dans une lettre publiée sur le site d’Apple d’aider le FBI à accéder au contenu du téléphone portable de l’un des auteurs de l’attaque meurtrière de San Bernardino, et par ce biais de compromettre la sécurité de ses iPhones, le CEO d’Apple a rappelé que le chiffrement de ses téléphones était au cœur de sa stratégie. Si Tim Cook n’a pas l’aura de son prédécesseur Steve Jobs, ni sa prestance dans les conférences – les fameuses keynotes –, il possède lui aussi un sens du marketing très affûté.

Le rappel des faits

Mardi, une injonction est émise par le tribunal californien de Riverside: Apple doit aider le FBI à déverrouiller un iPhone 5C utilisé par Syed Rizwan Farook, l’un des tireurs de l’attaque de San Bernardino aux Etats-Unis, qui a fait 14 morts le 2 décembre dernier. Le téléphone est en effet protégé par le chiffrement intégré au dernier système d’exploitation d’Apple, iOS 9, comme le rappelle le quotidien français Le Monde.

La juge Sheri Pym fonde sa décision sur un texte de loi de 1789, qui donne autorité aux tribunaux pour aider les forces de l’ordre. Le FBI n’arrive pas à accéder aux données du portable et demande donc à Apple une «assistance technique raisonnable».

Lire aussi: Apple refuse d’aider le FBI dans l’enquête sur la tuerie San Bernardino

«Une assistance technique raisonnable»

Tout est dans cette formulation d'«assistance technique raisonnable». Comme l’explique Bloomberg, la justice demande à Apple de fournir un logiciel personnalisé qui permettrait d’éviter que les données du téléphone soient supprimées après 10 tentatives pour entrer le mot de passe. «Le logiciel demandé devrait également permettre aux agents fédéraux d’envoyer des codes d’accès électroniques au téléphone, plutôt que de les saisir manuellement. Et ce, afin de contourner les normes de cryptage, sans pour autant demander à la firme de casser son système de chiffrement.»

Inadmissible pour Tim Cook, qui s’est fendu d’une lettre ouverte publiée sur le site de l’entreprise: «Le FBI peut appeler l’outil qu’il demande à Apple de construire comme il le veut, mais ne vous trompez pas: construire une version d’iOS qui contourne les dispositifs de sécurité de cette manière revient à créer une porte dérobée. Et si le gouvernement affirme que cet outil serait limité à cette affaire précise, il n’y a aucune manière de garantir que ce sera le cas à l’avenir». Une porte dérobée est une fonctionnalité inconnue de l’utilisateur légitime, qui donne un accès secret au logiciel. Ces backdoors étaient d’ailleurs au cœur du scandale de la surveillance de masse par la NSA. Sur son blog Stratechery, Ben Thompson, expert des questions de sécurité et ancien d’Apple, détaille de manière très précise la demande du FBI

Le tweet de soutien ironique de Snowden

Cet incident entre l’une des plus grosses entreprises mondiales et le FBI soulève énormément de réactions sur les réseaux sociaux et dans les médias ces dernières heures. L’immense majorité des internautes partagent la prise de position très ferme de la firme de Cupertino. Edward Snowden, le lanceur d’alertes qui révélait en 2013 le scandale de la surveillance de masse pratiquée par la NSA, s’est fendu d’un tweet de soutien, non sans une certaine ironie: «Le FBI crée un monde où les citoyens doivent compter sur Apple pour défendre leurs droits plutôt que le contraire».

L’Electronic Frontier Foundation a promis d’aider Apple sa lutte juridique. Et même le PDG de Google, Sundar Pichai, a tweeté son soutien à son concurrent.

La Maison Blanche soutient le FBI, arguant que la demande était ici très «spécifique». Sans trop de surprise, Donald Trump se range du côté de la justice américaine: «Pour qui se prennent-ils? Il faut déverrouiller ce téléphone. Nous devons utiliser notre tête. Nous devons utiliser notre bon sens. Notre pays a tellement de problèmes.»

Sécurité contre méfiance

Plusieurs médias rappellent que cet affrontement juridique s’inscrit dans un contexte très particulier. D’un côté, le renforcement de la surveillance face à la menace dhijadiste rencontre auprès du public occidental un écho certain. Dans une interview au site Yahoo News, le directeur de la NSA Michael Rogers a ainsi expliqué que l’utilisation de technologies de cryptage a bien été utilisée dans les attentats parisiens de novembre dernier: «Certaines communications des djihadistes étaient chiffrées. Nous n’avons pas pu en obtenir un aperçu assez tôt. Si nous avions su, les attentats de Paris n’auraient pas eu lieu». En janvier dernier, comme le rappelle le site Numérama, le procureur français François Molins avait émis plusieurs critiques contre le chiffrement des données par Apple, qui entravait selon lui la progression des enquêtes sur les attaques parisiennes.

Mais les révélations de Snowden sur la surveillance de masse sont également passées par là et la méfiance est généralisée. Chris Soghoian, expert en questions de sécurité au sein de l’Union américaine pour les libertés civiles, a une opinion plus tranchée sur ce dossier, à lire dans le Guardian: «Pensez à toutes les personnes importantes qui utilisent des iPhone – Poutine, Merkel, Obama. Bien sûr que la NSA a la capacité d’extraire des données de l’iPhone, mais elle ne veut pas l’admettre publiquement. La justice américaine veut rendre cette possibilité légale.»

Apple, pas vraiment un chevalier blanc

La bataille juridique devrait continuer dans les semaines à venir. Mais d’un point de vue économique, Apple a-t-il à gagner ou à perdre dans cette affaire? La firme prend un risque certain, alors que son produit vedette, l’iPhone, voit ses ventes ralentir. «Je suis un petit peu inquiet que Tim Cook choisisse une ligne aussi dure dans cette affaire, notamment en terme d’image, analyse Ben Thompson. En gros, c’est une affaire de terrorisme avec un méchant clairement établi et un mandat auquel il n’y a rien à redire; et en plus Apple est capable de répondre à la demande du FBI.»

Le magazine Wired a une analyse très différente de la situation, dans un article au titre évocateur: «La posture noble d’Apple contre le FBI est aussi bonne pour les affaires». En s’érigeant comme le chevalier blanc de la sécurité des données de ses clients, Cook réalise un superbe coup marketing, en affirmant que la confiance et la confidentialité sont plus que jamais au cœur de sa stratégie. «Mes recherches montrent que les utilisateurs sont dissuadés d’utiliser des produits numériques en toute confiance s’ils estiment que leurs actions sont suivies par le gouvernement, explique Catherine Tucker, professeur au MIT Sloan School of Management, citée par Wired. D’un point de vue marketing, je crois qu’Apple a tout à gagner d’une prise de position contre les backdoors de cryptage légalement mandatées.»

The Independent poursuit, en expliquant que les entreprises américaines comme Apple, qui souhaitent s’implanter davantage sur les marchés russe et chinois, auraient tout à perdre de cette perte de confiance.

Une chose est sûre: le rôle du chevalier blanc sied assez mal à Apple. La firme de Cupertino a toujours utilisé la vie privée comme un outil marketing. Et joue un drôle de double jeu, puisqu’elle a déjà «déverrouillé» ses iPhone dans le passé, comme le rappelle le Daily Beast le média en ligne américain.

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