Vous êtes un réfugié syrien bloqué à la frontière serbe. Ou un habitant du Sierra Leone menacé par la progression du virus Ebola. Ou encore un Yéménite visé par des bombardements et sans nouvelles de vos proches. A quoi avez-vous recours en premier lieu ? Comme une grande partie de l’humanité, ces personnes ont non seulement peut-être accès à un smartphone mais elles utilisent sans doute des applications qui les mettent en contact avec le monde extérieur. C’est une révolution. Une transformation qui, aujourd’hui, est de nature à bouleverser la position des victimes, mais aussi la nature des interventions humanitaires, voire des crises et des guerres elles-mêmes.

Révolution

Présentant mardi un rapport sur cette question, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) donnait la mesure de cette révolution qu’annoncent les applications de messagerie (Whatsapp, Telegram, Snapchat…). Jamais les victimes n’ont pu se «connecter» aussi rapidement ; jamais elles n’ont été en mesure d’être aussi rapidement informées par ceux qui souhaitent leur venir en aide ; jamais ces victimes n’ont pu, comme aujourd’hui, mettre en avant leurs besoins pour que l’aide offerte soit le plus adaptée possible. «Le potentiel est énorme, veut-on croire au CICR. A présent, il s’agit de savoir comment nous allons l’exploiter.»

On évalue aujourd’hui à quelque 2,5 milliards le nombre d’utilisateurs d’applications de messageries. Ils devraient être un milliard de plus d’ici à deux ans, soit la moitié de s habitants de la planète. Dans les situations de crise, ou le long des routes de la migration, le recours massif à ces nouvelles formes de communication est devenu une évidence pour les protagonistes. Mais il est aussi en train de le devenir à grande vitesse pour les acteurs humanitaires.

WhatsApp comme ligne directe

Au Yémen, le CICR utilise WhatsApp comme une ligne directe pour ceux qui veulent rapporter des incidents ou obtenir de l’assistance. Dans le sud de la Turquie et en Afrique de l’Est, d’autres organisations emploient Telegram comme principal moyen de coordination et d’information. Mais des responsables réunis mardi par le CICR évoquaient à cet égard une priorité absolue : établir des canaux où la confiance règne en maître.

Ainsi d’un épisode, au cours duquel l’une de ces organisations voulait établir un groupe Facebook pour faciliter les échanges. Réticences des bénéficiaires potentiels, puis explications et abandon du projet: trop de fausses nouvelles ou de messages mal-intentionnés circulent sur ces réseaux. Au coeur d’une crise, au milieu d’une guerre, faire confiance à la mauvaise personne peut devenir un danger mortel.

«Fossé digital» exacerbé

Au-delà des perspectives prometteuses qui s’ouvrent, les risques sont en effet partout. Et d’abord le plus criant : malgré leur formidable progression, ces applications de messageries sont encore loin d’être universelles. Les femmes ou les villageois y ont encore bien moins accès que les hommes et les citadins. A trop miser sur ces nouvelles technologies, ce sont les personnes les plus défavorisées, et donc les plus nécessiteuses, qui risquent de passer sous le radar. En somme, une version exacerbée – et qui peut se révéler meurtrière – du «fossé digital».

Mais surtout, la nouvelle architecture qui se met en place ne se résume pas au seul couple que forment les humanitaires et les bénéficiaires de leurs action. Peut-on bâtir des projets en se fondant sur des applications gérées par des entreprises privées et qui, de surcroît, sont elles-mêmes en pleine expérimentation et peuvent changer leurs prestations, ou leurs conditions d’utilisation, sans crier gare du jour au lendemain? «Vous devez faire partie de la conversation», lancent en substance les organisations qui soutiennent ce rapport (dont plusieurs agences de l’ONU) aux groupes qui sont derrières ces applications mais aussi aux opérateurs de téléphonie impliqués.

Arme de guerre

Reste encore à parler du rôle des Etats dans ce que les participants qualifiaient mardi d’une «disruption» dans l’humanitaire. Personne, à l’origine, n’y a pris garde. Mais mis bout à bout, ces milliers de comportements individuels, ces millions de messages envoyés, ces utilisateurs si facilement repérables représentent une formidable masse de «métadonnées» qui, entre de mauvaises mains, peut aisément se transformer eu une arme de guerre. Tout à leur détresse, et à leurs conversations avec les humanitaires, les victimes laissent derrière elles une nuée d’informations susceptibles de les mettre en danger. Et ce, même si leur anonymat est garanti.

«Nous tuons des gens en nous basant sur des métadonnées», avait concédé en 2014, le général américain Michael Hayden. Sa formule avait frappé les esprits. Et pour cause : le général est aussi l’ancien directeur de la NSA (National security agency) et de la CIA.