Est-ce une citrouille? Est-ce un carrosse? Un président américain qui s'en va signe in extremis des actes législatifs à tour de bras pour tenter de forcer la main à son successeur, s'il est de l'autre bord. Sur les marches du Congrès à Washington, on appelle ça «le rêve de Cendrillon». La signature, dimanche soir au siège de l'ONU à Manhattan, du traité créant une Cour pénale internationale (CPI) permanente par l'ambassadeur américain David Scheffer, est le tour le plus spectaculaire que Bill Clinton pouvait jouer à George Bush. Mais la citrouille n'est pas encore un carrosse.

La gauche libérale et les organisations humanitaires demandaient depuis des semaines au président démocrate de signer avant la fin de l'année le traité auquel les Américains se sont opposés depuis sa négociation à Rome en 1998. Car après le 31 décembre 2000, seuls les Etats ayant ratifié le texte pourront se joindre aux signataires afin de participer à l'élaboration des textes et des principes guidant le travail de la nouvelle Cour, qui devra juger les crimes de guerre, de génocide et contre l'humanité. Et c'est la candide raison donnée par Bill Clinton pour justifier son revirement de dernière minute: «Avec cette signature, nous serons en mesure d'influer sur l'évolution du tribunal. Sans elle, nous ne le pourrions pas.» Pour le reste, le président répète les objections américaines au traité, et il se donne le beau rôle, devant l'opinion, de recommander à son successeur de ne pas soumettre le texte en l'état à la ratification du Sénat, sans avoir obtenu des amendements et des modifications par la pression et la négociation.

Des objections? Il y en a une, essentiellement, et elle est ici extraordinairement sensible. Les Américains, dont les soldats, les diplomates et bien sûr les agents secrets sont engagés sur la plupart des terrains de conflits dans le monde, redoutent qu'un des leurs soit un jour traîné devant la CPI pour des charges que les Etats-Unis jugeraient fallacieuses ou idéologiquement inspirées. Ils détesteraient, par exemple, qu'un des pilotes ayant participé en 1999 au bombardement de Belgrade soit arrêté à Moscou par un juge russe et envoyé à La Haye, siège de la CPI – si la procédure de la Cour le permettait, ce qui n'est pas démontré. Mais cet embarras pourrait survenir, que les Etats-Unis soient partie au traité ou ne le soient pas, font valoir les partisans de la ratification.

Conviction ou alignement?

Bill Clinton partageait les fortes réticences émanant essentiellement des milieux militaires, et c'était sa position constante depuis 1998. Etait-ce sa conviction intime, ou s'alignait-il sur le secteur le plus puissant de son administration? Madeleine Albright et le Département d'Etat le pressaient de changer d'attitude et de signer à temps. Le président a finalement basculé dans leur camp, à la grande fureur de tout l'appareil militaro-conservateur. Il désavoue ainsi une fois de plus son ministre de la Défense, William Cohen. Il l'avait déjà fait, il y a un peu plus de deux ans, en interdisant l'intensification des bombardements sur l'Irak et en ordonnant leur suspension pour un mois. Il l'a fait également l'été dernier en repoussant la construction d'une puissante station radar en Alaska, qui devait être la première étape du déploiement d'un système de défense antimissiles que George Bush, lui, veut développer.

La colère conservatrice s'est exprimée, de manière attendue, par la bouche du sénateur républicain Jesse Helms, un dur parmi les durs. Il dénonce cette «tentative évidente d'un président sur le départ de lier les mains de son successeur». Helms, qui est le président de la Commission sénatoriale des relations extérieures, s'opposera par tous les moyens à la ratification du traité, mais il va immédiatement manœuvrer pour faire adopter un texte de loi interdisant aux Etats-Unis, a priori, de soutenir la CPI ou d'entretenir des relations avec elle.

Le principal allié de Jesse Helms, dans cette démarche intransigeante, n'est autre que le nouveau chef désigné du Pentagone, le vétéran Donald Rumsfeld. Il vient de signer avec onze autres politiciens de son bord un texte affirmant que «le leadership américain dans le monde serait la première victime» du traité créant la CPI. Et pourquoi donc? Parce que les Etats-Unis hésiteraient alors à engager leurs hommes sur le terrain, par crainte des juges internationaux… Le cadeau de Nouvel An fait par Bill Clinton aux libéraux n'est, pour le monde extérieur, que la plus retentissante des décisions qu'il prend en fin de parcours. Le quotidien Newsday estime à 29 000 pages les textes de loi (environnement, sécurité sociale, protection alimentaire…) que le président aura signés après l'élection présidentielle de novembre. Et Bush Jr aura du mal à défaire tout ce qui aura ainsi été fait dans l'interrègne par les démocrates. Clinton, touchant les citrouilles de sa baguette, veut partir sur un carrosse!