«Arafat est mort, mais d'autres poseront les bombes.» D'un geste de la main, Ephraïm écarte tout signe d'espoir. «D'accord, nous autres Israéliens avons aussi commis des fautes. Mais même moi qui n'ai pas voté Ariel Sharon, je ne vois pas ce qu'on pouvait faire d'autre avec lui.» Ephraïm a failli perdre la vie ici même, dans l'un des innombrables attentats qui ont ensanglanté Jérusalem. «J'attendais le bus 19 sur ce banc. Mais il n'y a que des morceaux qui sont arrivés», sourit-il amèrement. L'un de ces morceaux, projetés par la bombe du kamikaze, lui a tailladé le bras.

Cet ingénieur de 42 ans a le cœur à gauche, et même à l'extrême gauche si l'on compare ses opinions à celles de ses concitoyens de la Ville sainte, qui ont massivement voté, puis revoté, pour Ariel Sharon. Yasser Arafat, il n'en pensait rien de particulier. Un jour, lorsque l'ancien premier ministre Ehoud Barak avait invité le dirigeant palestinien chez lui, Ephraïm avait même profité d'un déplacement pour s'approcher de la maison et tâcher de l'apercevoir entre les grilles. Né dans un kibboutz du nord du pays, il continue aujourd'hui de trouver «scandaleuse» la présence de colons israéliens à Gaza et en Cisjordanie. Mais Arafat, il ne faut plus lui en parler. «Depuis l'attentat, mon fils de 17 ans ne rêve que d'une chose: faire l'armée dans les troupes d'élite.» Il ne quitte plus son tee-shirt noir barré d'un grand «FBI, unité antiterroriste». Son père sourit: «Je ne partage pas toutes ses vues, mais en même temps, c'est bien d'aimer sa patrie et de vouloir la défendre, non?»

Voilà plusieurs mois que la partie juive de Jérusalem revit, notamment – clame le gouvernement – grâce à la progression du mur qui a séparé de la ville une bonne partie des quartiers arabes. Les rues de la zone piétonne, ce «triangle de la mort» durement frappé par les attentats, grouillent de monde, les magasins sont pleins, bars et restaurants refusent du monde le soir. «Bien sûr qu'on continue d'avoir peur. Cela peut recommencer à tout moment. Mais on ne va pas passer notre vie à penser à la mort à cause de tous ces fous», commente Sharon, 36 ans.

Lieu de l'un des plus affreux carnages qui ont eu lieu à Jérusalem, la pizzeria Sbarro a déménagé. Mais comme pour mieux rendre justice aux 20 morts que l'on a retiré des décombres en août 2001, les propriétaires de la cafétéria qui a repris sa place ont choisi de construire une gigantesque baie vitrée, semblant ouvrir l'établissement à tout vent. Sharon donne des cours de maquillage à Jérusalem, bien qu'elle habite à Tel-Aviv. Elle se défend de «faire de la politique». Mais elle en est sûre: «Après Arafat, ce sera encore pire. Au moins, avec lui on savait à quoi s'en tenir. Tandis que maintenant, tout peut arriver.» Levant la tête de son café, un homme s'énerve, entendant la conversation: «Les Arabes restent les Arabes. Vous n'avez rien de mieux à faire que de parler de ce terroriste? Il est mort. Il était temps. Que le diable l'emporte.»

Symbole éventré

Dans le quartier huppé de Rehavia, le café Moment a fermé, lui aussi. L'attentat qui l'avait frappé en mars 2002 (11 morts) avait été ressenti plus durement encore que tous les autres par ses habitués: emblème de la gauche cosmopolite et ouverte, c'est la que se réunissaient militants de la Paix maintenant, écrivains et artistes. C'était un symbole que la bombe avait éventré. Refait à neuf, le Moment a été rouvert. Mais la peur des attentats ainsi que le durcissement de l'opinion publique à Jérusalem lui ont été fatals. «Il paraît qu'un nouveau restaurant va ouvrir. Il sera 100% non casher. On pourra même y manger des fruits de mer», se réjouit la jeune Rosy, qui travaille dans le Nuna, un autre café à la clientèle branchée de cette rue qui porte un nom devenu aujourd'hui lourdement ironique: la rue Gaza. Un nom que l'extrême droite israélienne a d'ailleurs voulu changer récemment.

Pour Rosy et ses amies, les choses sont claires: rien ne va changer avec la disparition de Yasser Arafat. Pour elles, Israël reste «le plus beau pays du monde». Celui où les difficultés de la vie quotidienne, la fragilité permanente, rendent ses habitants encore plus solidaires et spontanés. Mais entre deux gages de patriotisme Rosy avoue: «Mes amies m'en veulent parce que je n'ai pas fait mon service militaire. C'était trop dur. Je me suis fait passer pour folle et cela a marché sans problème.» Elle n'a aucun regret: «De toute façon, fous, nous le sommes tous devenus un peu, ici.»