Terrorisme

Après les attentats, la foire d’empoigne des «islamologues»

Les attentats de Catalogne font ressurgir de fortes divergences dans la petite galaxie de l’islamologie. Et le débat ne fait que se durcir

La réaction est à la mesure de ce nouveau drame. Alors que les victimes des attentats en Catalogne ne sont pas encore enterrées, la foire d’empoigne a repris de plus belle. Sur les plateaux de télévision, les spécialistes, souvent autoproclamés, dégainent leurs analyses immédiates, tandis que sur Twitter, d’autres experts les démolissent en temps réel.

Dans le petit monde des experts du terrorisme, du djihad et autres «islamologues», les positions semblent devenir de plus en plus tranchées. Vouloir expliquer dans le détail les causes qui conduisent à la radicalisation, puis au terrorisme? De la complaisance. Pierre Vermeren, professeur à l’Université Panthéon-Sorbonne, dénonce «la compassion et la culture de l’excuse» affichées, selon lui, par des «sociologues médiatisés».

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L’heure n’est pas à la nuance, mais à la seule lutte contre les djihadistes, symptômes d’un islam «engagé sur une pente suicidaire». «Essayer de leur complaire est vain», écrivait le philosophe Pascal Bruckner dans Le Figaro.

Cercle vicieux

Rarement le débat public n’aura été aussi enflammé. «Nous sommes devant un effet cumulatif», confirme Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, professeur d’histoire internationale au Graduate Institute de Genève, qui étudie depuis quinze ans l’émergence et les transformations d’Al-Qaida, puis de l’Etat islamique.

Ce qui est frappant à ses yeux, comme lors de la récente attaque de Barcelone, c’est une même séquence qui se répète, avec des condamnations très rapides, une très forte émotion, puis la mise en place d’un cercle vicieux.

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«On en reste à afficher le «ils nous en veulent pour ce que nous sommes». Mais à partir de là devrait s’imposer un impératif de réflexion. Désormais, l’association a été faite entre la religion musulmane et les mouvements radicaux. Or, faute de casser cette association, nous ouvrons la porte à toutes les intolérances, au risque de nourrir le populisme et l’autoritarisme.» Selon lui, l’Occident en est arrivé aujourd’hui à «rationaliser le racisme».

Les islamologues divisés

Et le monde des islamologues, censé éclairer le débat public sur le djihadisme, n’est-il donc d’aucun secours? En France, la division est profonde entre deux de ses principales figures, Gilles Kepel et Olivier Roy. Pour mémoire: le premier parle d’une «radicalisation de l’islam», tandis que le second lui oppose une «islamisation de la radicalité». La querelle ne se résume pas à un jeu sur les mots.

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En simplifiant (beaucoup), c’est la source du mal qui est en jeu. D’un côté, des banlieues françaises (et maintenant catalanes) qui s’islamiseraient dans l’indifférence générale; de l’autre, une partie de la jeunesse, souvent «désocialisée» (et parfois tout juste convertie à l’islam) qui trouverait dans la religion musulmane «l’espace disponible» dans sa volonté de se radicaliser.

Malheureusement, les chercheurs se sont parfois bornés à émettre des avis qui confirmaient ce que les décideurs politiques avaient envie d’entendre…

«Cette polémique est très intéressante. Mais elle cache aussi des grosses querelles internes à Sciences Po, liées à des questions d’ego et de budget», note une chercheuse active dans ce domaine qui, signe des temps, ne veut pas voir son nom apparaître dans ce contexte.

«Il y a quinze ans, ces questions n’intéressaient personne. Mais soudain, et alors que le domaine de la recherche va par ailleurs très mal, des budgets considérables ont été alloués par le Ministère de l’intérieur. Or il fallait apporter des «solutions» toutes prêtes, sur le profil psychologique des candidats au djihad, sur les recettes de la «déradicalisation», etc. Et malheureusement, les chercheurs se sont parfois bornés à émettre des avis qui confirmaient ce que les décideurs politiques avaient envie d’entendre…»

Le facteur politique

La polémique Kepel-Roy est en vérité l’arbre qui cache la forêt, à savoir une activité de recherche de plus en plus riche sur les phénomènes djihadistes. Exemple en Espagne, où les enquêteurs commencent à y voir plus clair sur la préparation des attentats de Barcelone. Un contact étroit des futurs djihadistes avec un «agent de radicalisation», en l’occurrence l’imam de Ripoll; un entourage immédiat qui n’avait pas besoin d’Internet pour se convaincre collectivement de passer à l’action; des liens affectifs très forts, comme ceux qui réunissent les fratries ou les cousins proches.

Toutes ces dimensions sont déjà apparues dans les travaux des experts espagnols qui se sont penchés sur des attentats précédents. «C’est une cellule djihadiste digne d’un manuel», s’exclame Carola Garcia-Calvo, experte en questions de terrorisme international au Real Instituto Elcano, à Madrid.

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Un tel «manuel», au demeurant, pouvait aussi être lu en France. Il y a deux semaines, une étude sociologique*, infiniment moins médiatisée que la querelle entre professeurs de Sciences Po, a détaillé les ressorts qui ont poussé à l’action des djihadistes français revenus de Syrie. Y figurent noir sur blanc les méthodes de recrutement comparables à celles qui ont prévalu à Barcelone (l’imam serait qualifié ici de «personne-ressource»).

«Faire le jeu» de l’Etat islamique?

La religion? Elle est d’ordinaire adoptée «tardivement» par les futurs djihadistes qui, par ailleurs, ne passent pas forcément au préalable par la case prison et qui ne sont pas tous des déshérités au psychisme «fragile».

Cette étude fait aussi largement mention de motivations «politiques», un facteur laissé très souvent dans l’ombre aujourd’hui, voire raillé par bon nombre d’«experts» et islamologues. Au point qu’il est devenu difficile de parler de la Syrie, ou d’évoquer la bataille de Mossoul comme d’éventuels facteurs explicatifs à la radicalisation, sans être accusé de «faire le jeu» de l’Etat islamique, tant il est vrai que la mouvance djihadiste accorde elle-même un rôle central à la «défense des musulmans» dans son propre argumentaire.

Pour Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, reste encore à traduire cette expertise de terrain pour nourrir un réel débat public et s’en servir pour formuler des politiques publiques pertinentes. «On ne peut briser le cercle vicieux que par une élévation éthique. Mais cela demande de l’effort et du travail. C’est un défi de notre époque: nous devons le regarder droit dans les yeux.»

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*« Saisir les mécanismes de la radicalisation violente », Romain Sèze, Xavier Crettiez, Bilel Ainine et Thomas Lindemann

 

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